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GIANT : Un grand pas pour Technopolis

lundi 3 décembre 2007 par Benoît Récens

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GIANT : Un grand pas pour Technopolis

Grenoble Isère Alpes Nano Technologies. GIANT. Ce projet ne vous dit rien ? Normal, il avait été jusqu’ici tenu au secret et a été dévoilé aux élites il y a à peine un mois. Cela n’a pas empêché le Conseil Général de l’Isère de le voter le 9 novembre, suivi par le Conseil Municipal de Grenoble le 19 novembre. Ces « votes hostoriques » ont entériné une « vision pour l’avenir de Grenoble », basée sur le développement technologique et scientifique d’une part ; et la requalification urbaine du polygone scientifique et l’aggrandissement du centre ville d’autre part. Christine Crifo, conseillère municipale et générale, n’a pour l’instant entendu « que des avis favorables. Ce projet est magnifique et tout le monde le dit ».(***) Les lignes qui suivent démontreront le contraire.

[Pour une lecture plus agréable de ce texte un peu long, une version PDF est disponible sur le site de PMO, www.piecesetmaindoeuvre.com]

Connaissez-vous le principe d’anticipation ? Cher à Michel Destot, il consiste, « face à la mondialisation et à l’accélération des mutations économiques, (...) à toujours jouer le coup d’après ». (Acteurs de l’Economie Rhône-Alpes, avril 2006) Par nature opposé au paralysant principe de précaution, il a pour seul dogme la compétition internationale et la croissance économique et guide le développement de l’agglomération grenobloise depuis des dizaines d’années. C’est de cette religion qu’est sorti GIANT. « Ce projet n’est pas né comme ça, un beau jour, du cerveau inspiré de quelques décideurs politiques, déclare André Vallini au Daubé du 9 novembre. Il est dans la continuité de ce que nous faisons depuis des années pour développer les filières des nouvelles technologies en Isère. »

La continuité consiste à suivre les idées de Jean Therme, président du CEA-Grenoble. C’est déjà lui qui avait eu l’idée, « un beau matin », de créer Minatec. Eternel visionnaire, c’est encore lui qui sort un méga-projet destiné à maintenir l’agglomération grenobloise « à la pointe de l’innovation ». Autour du CEA, il a rallié le CNRS, l’Institut Laue Langevin, l’ESRF (synchrotron), l’EMBL (laboratoire en biologie), Grenoble management (l’école de commerce), l’INPG et l’UJF (universités). Mais aussi, bien entendu, les responsables politiques, au premier des rangs lesquels Michel Destot et André Vallini qui se creusent la tête pour trouver un nom plus sexy que « Giant ». André proposa « la presqu’île de l’avenir », « presqu’île parce que c’est déjà plus joli que Polygone et de l’avenir parce que ça laisse tous les rêves ouverts »(*).

Tout le techno-gratin porte donc ce projet colossal, visant à « changer profondément la physionomie de l’agglomération grenobloise » (Daubé, 20 octobre 2007). Croyez-vous pour autant qu’il sera sujet à débats, réflexions, études contradictoires ? Inutile pour le président du Conseil Général André Vallini : « comme pour Minatec, je suis quasiment certain d’obtenir le consensus (...) car les responsables politiques savent dépasser les clivages partisans quand il s’agit d’embrasser l’avenir. » (Daubé, 9 novembre 2007)

Minatec, ça ne vous rappelle rien ? Une certaine opposition ? Des dizaines de réunions publiques organisées, des dizaines de milliers de tracts diffusés, un millier de manifestants contre son inauguration ? Un consensus, dites-vous ?

Non, le consensus dont André Vallini parle, celui qui l’importe, c’est celui des décideurs, des puissants. Oui, car pour l’instant ce sont les seuls au courant. En effet ce « projet révolutionnaire », (Daubé, 9 Novembre 2007), qui existe depuis au moins 2 ans, est connu des seules élites. Et à propos des principaux concernés, les habitants de la cuvette, « jusqu’ici le secret a été bien gardé » (Daubé, 20 octobre 2007)

Secret participatif ?

Secret. Si bien que Pierre Kermen, second adjoint Vert à la Ville de Grenoble à l’urbanisme et à l’environnement, s’indigne en pleine séance du Conseil Municipal de ne rien connaître des tenants et aboutissants du projet. Il est même « choqué » Pierre, de ne pas avoir été au courant. Eh oui Pierre, le véritable adjoint à l’urbanisme de Grenoble, ce n’est pas toi. Celui qui dessine les contours futurs de la ville et de l’agglomération, son expansion et sa transformation, c’est Jean Therme, patron du CEA Grenoble et initiateur de Minatec et de Giant.

Secret. Si bien que le journal « les Affiches », celui des « vrais » Grenoblois, est obligé de pomper un article d’Indymedia pour réaliser une petite présentation du projet (dans leur édition du 26 octobre 2007). Leurs citations sont en effet exactement identiques à celles du précédent texte sur le sujet1, alors que ces dernières présentaient quelques mineures approximations.

Secret. Si bien qu’en tant que simple citoyen, il ne sert à rien d’aller demander des renseignements au Conseil Général ou à la Mairie. Il nous fut répondu : « désolé, on ne peut pas vous donner le dossier, il n’a pas encore été voté (sic). »

Secret. Une manière de procéder qui détonne singulièrement avec la volonté affichée, lors de plusieurs évènements actuels, de « démocratie participative ».2 Ou plutôt disons qui éclaire sur son véritable rôle, celui de simulacre d’instance de participation, actant les décisions déjà prises. Balivernes ! Ne manquera-t-on nous pas de nous répondre. Oui car pour Michel Destot, il s’agit « d’une étude très en amont. Rien n’est encore décidé ; et encore moins ficelé. » (***) Non vraiment : « Je crois qu’il faut que l’on porte collectivement ce projet avec les habitants pour qu’il soit apprécié, accepté et soutenu. » nous apprend Claude Bertrand, Conseiller Général PC. (*) Mais encore : « Ce projet est fantastique. Maintenant tout est à faire, en concertation avec les habitants. » (**) dixit Christine Crifo, conseillère municipale et générale PS.

Traduction : Même les élus en ont conscience : à un moment il va falloir en parler aux citoyens. Dans un petit dossier de présentation ils vont même jusqu’à prévoir d’organiser une réunion publique et une exposition (avec un cahier à la fin pour que les visiteurs puissent y déposer remarques ou idées). On y demandera aux habitants s’ils préfèrent que les lampadaires soient gris foncés ou gris claires, le nombre de parcs réservés aux chiens et la forme souhaitée des bancs publics.

Un MIT à la française

Car l’essentiel a – ou va – être décidé. Jean Therme a embauché voici deux ans Marcel Morabito, ancien recteur de l’académie de Grenoble, pour faire le tour du monde des villes scientifiques et étudier leurs organisations et leurs stratégies de développement. Morabito a présenté une synthèse de son rapport, concluant sur la « nécessité de développer des visions à long terme » et promouvant le modèle américain et le Massachussets Institut of Technology (MIT).

Ce MIT est une institution de recherche et une université américaine considérée comme la meilleure université occidentale en sciences et en technologies. Selon Wikipedia , « ce qui le caractérise est sa proximité avec le monde industriel et sa très forte implication dans la recherche scientifique et technologique, à laquelle les étudiants participent dès leur première année de cursus ». Depuis 3 ans, des scientifiques français font du lobbying afin de créer un « MIT à la française », notamment via un manifeste lancé en 2004 promouvant l’idée de « créer un fer de lance de l’innovation et de la technologie en regroupant une masse critique de grandes écoles et de centres de recherche sur un campus unique, en étroite relation avec les entreprises ». Le lieu du MIT n’a jusque là pas été défini.

Parmi les postulants, la technopole grenobloise a évidemment de sérieux atouts. Jean Therme l’a réalisé : « S’il faut créer un MIT, pourquoi pas à Grenoble ? »(*). D’où le projet de Giant, destiné à « amener à côté du monde de la recherche, le monde de l’enseignement supérieur qui partout ailleurs, ne sont jamais séparé et qui malheureusement ici géographiquement et historiquement , ne sont pas obligatoirement toujours réuni. »(*) Belle illustration de la future « autonomie des univesités », où le formatage des étudiants par les chercheurs et les industriels sera permanent.

Mais le projet Giant ne s’arrête pas là. Il projette également de lancer une grande requalification urbaine du polygone scientifique, quartier que beaucoup de pauvres petits scientifiques trouvent « trop mort ». Ecoutons Bill Stirling, directeur de l’ESRF (le synchrotron), parler des graves problèmes menaçant la recherche grenobloise : « A Grenoble, nous avons la montagne et le ski, c’est bien, mais ça ne suffit pas pour garder les jeunes scientifiques. Grenoble vieillit. Certes nous avons le tram et bientôt le stade, mais comparé à d’autres grandes villes scientifiques, les environs de nos labos sont tristes : pas d’hôtel, pas de restaurants, pas de cinéma. Même pas un petit magasin. Le Polygône scientifique est sans âme (...) L’idée de renouveller notre quartier me plaît beaucoup. C’est même indispensable pour que Grenoble reste une des grandes villes scientifiques du monde. (...) Pour moi, l’avenir du notre labo, voire de tous les labos, doit changer par un changement profond de notre voisinnage. » (*)

Pour « renouveller » le polygone, le Conseil municipal de Grenoble a approuvé, le 18 décembre 2006, la réalisation d’études de "précadrage" sur les terrains concernés, toutes trois concédées par la Ville à la SEM Grenoble 2000 (une SEM est une Société d’Economie Mixte, c’est à dire une société anonyme alliant capital public et privé). Cette SEM a réalisé un marché avec le cabinet Vasconi associés architectes, qui travaille dessus depuis janvier dernier et dont le directeur, Claude Vasconi, est venu présenter le projet à la Mairie et au Conseil Général. Pour lui ce projet, « le plus passionnnat pour un architecte sur le territoire français », permettrait de densifier la presqu’île en multipliant par 3 le nombre de personnes présentes . L’avenue des Martyrs serait transformée en collone vertébrale du nouveau quartier et prolongée jusque devant la gare en passant sous les rails. Des bâtiments spécifiques, par exemple des hôtels, marqueraient les entrées du nouveau quartier. Des nouvelles habitations, des commerces – notamment de proximité - seraient construits sur la presqu’île. Et pour le côté « écotechnicien », une facade photovoltaique serait réalisée tout le long de l’autoroute et « donnerait une image futuriste » de l’entrée de la ville et, accesoirement, pourrait alimenter le Polygone en énergie. Tout ça en ferait « un quartier de référence, ce qui projeterait Grenoble dans un avenir radieux. »(*)

Un grand architecte, ce monsieur Vasconi. Des dizaines de réalisations grandioses un peu partout dans le monde (des tours aux Emirats arabes unis, un centre de recherche à Saclay, le siège du Conseil de l’Union Européenne à Bruxelles...) et une à Grenoble : le nouveau Palais de Justice. Un bâtiment construit pour une broutille (73,8 millions d’euros) qui respire la convivialité, le bien être et la bonne humeur.

Sérieusement, avez-vous déjà discuté avec une personne travaillant au Palais de Justice ? Avez-vous déjà entendu parler de ses erreurs de construction ? De cette employée qui se retrouva écrasée par une porte d’une salle d’audience le jour de l’inauguration et qui est depuis toujours en rééducation ? Vous a-t-on parlé de cet univers gris, oppressant, déprimant ?

Le Palais de Justice laisse augurer quel « avenir radieux » pourrait connaître Grenoble et le polygone grâce au projet Giant. Un « avenir radieux » minéral, sans vie, sans âme. Froid comme une tour de verre et lisse comme un mur de béton moderne. Mais aussi un « avenir radieux » parsemé de centres « secret - défense », de labos gardés continuellement par des vigiles et des caméras de vidéo-surveillance. Tout un programme pour un territoire à l’histoire malheureuse.

Du Polygone d’Artillerie à Giant

Après avoir accueilli au début du 19ème siècle une magnannerie, une houblonnerie et des promenades publiques, la presqu’île entre Isère et Drac est cédée par la ville à l’armée en 1857 qui y implante un polygone d’artillerie, c’est-à-dire un centre d’entraînement. Théâtre d’actes de résistance durant la seconde guerre mondiale (un dépôt de munitions situé à l’emplacement de Minatec avait été dynamité...), on y découvra deux charniers de 25 civils à la Libération, ce qui donna son nom à l’avenue des Martyrs.

Le nucléaire étant le prolongement de la guerre par d’autres moyens, il n’y à rien de surprenant à ce que le CENG (Centre d’Etudes Nucléaires de Grenoble, ancien nom du CEA) y implante son premier réacteur nucléaire en 1956. Les nouvelles technologies étant le prolongement du nucléaire par d’autres moyens, il n’est pas plus étonnant que l’on trouve aujourd’hui, à côté du CEA, le Synchrotron, le CNRS, l’Institut Laue-Langevin (réacteur nucléaire), STMicroélectronics, de multiples bureaux de start-ups high tech et Minatec, premier pôle européen pour les nanotechnologies. Pour nous ôter tout doute sur la nature des opérations menées ici, le nom polygone, désignant « le tracé d’une place de guerre, d’une fortification » a été conservé, le complément « d’artillerie » étant remplacé par « scientifique ».

Une ville plus dense ET plus grande

Le projet Giant, c’est-à-dire la transformation de ce territoire en centre ville high tech, est révélateur de l’évolution de l’agglomération grenobloise, comme, dans une moindre mesure, les projets de réhabilitation de la Caserne de Bonne et de la friche Bouchayer-Viallet. Cela fait 150 ans que Grenoble s’aggrandit de toute part. Les fortifications qui entouraient la petite ville de 23 000 habitants de 1840 furent détruites d’abord partiellement puis complètement afin de permettre l’urbanisation de tout le territoire. Les petits villages alentours de quelques centaines d’habitants sont devenues des villes à part entière. Maintenant que l’urbanisation est totale, qu’il faut faire plusieurs dizaines de kilomètres pour trouver des terrains constructibles, il s’agit de densifier et de construire la ville sur la ville. Noble intention visant à limiter l’étalement urbain ? Pas si simple.

Giant n’est pas uniquement un projet urbanistique, mais également un plan visant à dynamiser l’agglomération grenobloise, à la maintenir comme un territoire innovant et attirant. Donc à faire venir plus de personnes – et notamment des cadres, des chercheurs et autres personnes avides de maisons individuelles – dans la région. C’est-à-dire que nous aurons à la fois la densification de la ville (Giant) ET l’étalement urbain (le Sillon Alpin). A vouloir « jouer dans la compétition internationale » et attirer les investisseurs, voilà ce qu’on obtient. Une continuité urbaine entre Genève, Grenoble et Lyon ET la transformation de la ville par la technologie.

Bienvenue dans Ceapolis

« Avec le projet Giant, le monde de l’université et de la recherche, non seulement se marie avec la Ville, mais il se fond dans la ville, s’émerveille Georges Bescher, Conseiller Général délégué à la Recherche. Au triptique recherche – formation - industrie, vient s’ajouter formellement la ville et ses habitants. » (**)

Giant va acter la domination du CEA-Grenoble, qui va se « fondre dans la ville », sur la cuvette. En le plaçant au centre de la ville et en transformant les Grenoblois en VRP du CEA et de la technopole. Lors du conseil municipal du 19 novembre, une série de courbettes ont eu lieu devant Jean Therme, patron du CEA, auquel il faut « rendre hommage », qui « a monté un projet magnifique », qui participe à la « construction de la ville de demain »(***). C’est que pour nombre d’élus, le CEA est un demi-dieu. Comme Michel Destot, Françoise Rambaud, conseillère municpale UMP, est une « enfant du CEA, c’est pourquoi je serais très heureuse de la réalisation de Giant »(***). Quand à Jérôme Safar, adjoint PS : « je ne suis pas un enfant du CEA, dans la mesure ou je n’y ai pas travaillé ; mais je le suis dans la mesure ou je suis conscient de tout ce que le CEA a apporté à la ville. »(***)

L’institution cinquantenaire est actuellement en pleine reconversion, démentelant ses réacteurs nucléaires d’un côté, et investissant dans les nouvelles technologies de l’autre. Cet abandon progressif des dangereuses installations incite ses dirigeants à vouloir humaniser ses alentours, en y installant habitations et commerces. En oubliant au passage que se trouve sur la presqu’île un autre réacteur nucléaire (l’institut Laue Langevin - ILL) certes moins puissant, mais non moins dangereux. Ce réacteur a d’ailleurs connu quelques fuites de radioactivité au mois d’octobre ayant entraîné son arrêt temporaire. Les futurs habitants du polygone devront donc se plier au régime des Fontainois voisins de l’ILL : pastilles d’iodes et exercices de simulation. C’est une des dots du « mariage » entre la Ville et le monde de la recherche.

Un méta-pôle de compétitivité

Giant est « avant tout un projet scientifique », selon Françoise Rambaud, conseillère municipale UMP : « le jeu international, le recul de la compétitivité économique du territoire grenoblois, le rôle grandissant des pays émergents, ont incité la communauté scientifique à réagir. Nous ne pouvons que les soutenir » (***). C’est que la labellisation du pôle grenoblois « Minalogic », comme un des 7 pôles de compétitivité mondiaux français, ne suffit pas à ses protagonistes. Ils en sont mêmes déçus et plein de rancoeur. Comme Michel Destot qui pense que Minalogic aurait mérité « la première place, voire être placé en numéro 0, hors classe si j’ose dire. » (*) « Dans les pôles de compétitivité, on a pêché par saupoudrage. On a eu tendance à vouloir répartir l’effort sur tout le territoire, par souci de solidarité. Mais la véritable solidarité, c’est celle qui tire l’ensemble vers le haut. » (***) Une certaine vision de la solidarité que les plus pauvres apprécieront. Notons au passage qu’en campagne municipale, ses propos sont d’un autre ordre. Il insiste ainsi lourdement sur la requalification des quartiers Village Olymique et Villeneuve mais n’a pas encore parlé de Giant, alors que les sommes investies dans ce territoire déjà « riche » seront autrement importantes que celles investies dans les quartiers pauvres.

Giant vise donc à réparer l’injustice des « poles de compétitivité trop solidaires » en auto-labellisant un méta-pôle de compétitivité, capable de porter Grenoble enfin comme « un des premiers pôles, à terme, européens » (***), pour que « Grenoble soit véritablement la grande ville de référence pour le 21ème siècle en Europe » (soirée de lancement de campagne de Destot pour les municipales 2008).

Bien entendu, pour les élus, le soutien des habitants au développement technoscientifique (et notamment celui des nanotechnologies) ne fait pas l’ombre d’un doute. Cela n’a pas toujours été ainsi. Il y a un an et demi, alors qu’un millier de personnes manifestaient contre l’inauguration de Minatec, on avait entendu par exemple André Vallini dire qu’« il faut entendre les craintes des opposants, leurs préoccupations. Grâce à eux, ma conscience citoyenne a été alertée ». Les Verts, et d’autres responsables politiques, avaient exprimé leur vigilance vis-à-vis du développement des nanos, et leur volonté de les encadrer.

Le retour du scientisme décomplexé

Aujourd’hui, alors que les voix discordantes sont quasiment inexistantes, ces paroles sont oubliées. Comme pour Minatec quelques années auparavant, on ne raisonne plus qu’en terme de « développement technologique », de « compétition internationale » et de « dynamisme économique ». Oubliés, les appels à la vigilance, les demandes de création de structures de contrôle. Oubliée, la volonté de débattre avec les citoyens autour du développement scientifique, de prendre en compte les avis de chacun. Qu’est ce qu’on doit rire, en (nan-)haut lieux, de la naîveté de ceux qui ont crû un instant à la sincérité des débats citoyens et de toutes les autres opérations de communication. On doit s’esclaffer en pensant à la belle partition jouée par Dorothée Benoît-Broaweys, reine de l’acceptabilité des sciences et metteuse en scène du cycle de débats « Nanoviv »3, véritable attrape-nigauds suintant l’hypocrisie et l’inutilité. On doit se rouler par terre en songeant à l’absence totale de prises en compte des avis émis pendant ces intiatives, qui avaient pour seul objectif d’étouffer une contestation devenue trop dérangeante.

Maintenant que la situation est redevenue normale, c’est-à-dire que les habitants de la cuvette se mêlent moins de ce qui les regardent, le scientisme décomplexé réunit de nouveau, autour de Giant, tous les bords politiques : du Parti Socialiste (Christine Crifo : « cela va être le quartier du 21ème siècle ») à Roger Pellat-Finet, ancien président de la Chambre de Commerce et d’Industrie (« Notre département en a besoin ») ; en passant par l’UMP (Guy Pierre Cabanel : « Je n’ai jamais vu un plan aussi porteur d’avenir dans cette assemblée : il rassemble tout ce qu’on peut espérer dans les 15 ou 20 prochaines années. »), et le Parti Communiste (Renzo Sulli : « C’est un projet mobilisateur pour tout le département, personne ici ne peut le contredire »). (**) Les seules réserves émises par l’opposition étant autour du coût du projet, non évalué et – à n’en pas douter – « géant ». Et les Verts ?

Ecologie techniciennne versus...

Lisez bien la citation suivante. On dirait du Jean Therme, mais c’est du Serge Revel, vice-président Vert du Conseil Général :

« (...) J’apprécie surtout le troisième chapitre [du Plan métropolitain] sur le développement économique, avec le projet Giant sur le polygone scientifique. (...) L’attention apportée dans le projet à la HQE, aux espaces verts, aux espaces de sports et loisirs, et surtout aux énergies nouvelles, est pour moi remarquable. L’immense capteur solaire sera non seulement une vitrine, mais founira également le Polygône en énergie. Je voudrais ajouter que le projet Giant mettra l’innovation technologique au coeur des grands enjeux de notre société. Les documents annexes qui nous ont été donnés montrent bien que les 3 axes de croissance autour de la technologie de l’information, de la technologie de la santé et de l’énergie, sont en phase avec les attentes de la société. Le projet est tout-à-fait comparable avec les grands sites mondiaux et feront de Grenoble une des grandes capitales de la recherche, un centre d’excellence mondial. Le lien entre les nanotechnologies, les biotechnologies et les nouvelles techniques de l’énergie est évident. Même s’il faut prendre un certain nombre de précautions et on le sait. Et sur ce site nous aurons la chance de voir se regrouper ces trois composantes indispensables pour la crédibilité du projet. (...) » (**)

S’il l’on décernait un crapauduc d’or pour le meilleur écotechnicien, Serge Revel serait sans doute lauréat. Il est un des meilleurs représentants – locaux – de l’écologie technicienne, celle qui se veut compatible avec l’économie et dépendante des nouvelles technologies. Celle sortie victorieuse du Grenelle de l’Environnement, pour le plus grand bonheur des industries, multinationales et autres gros pollueurs de tous poils. Celle réductible à des mètres carrés de panneaux solaires, des normes HQE, Iso 14001 et des pelouses vertes impecablement tondues. Celle qui n’a rien contre la drague aux investisseurs et leurs cohortes de cadres supérieurs, de centres de recherches high tech et d’industries ravageuses. Comme si la vie pouvait valoir la peine d’être vécue dans ces chefs d’oeuvre de l’urbanisme moderne, tours en verre toutes lisses ou cubes de béton plus ou moins profilés. Bâtiments bourrés de digicodes, d’interphones et autres camelotes électroniques, actant l’asservissement de l’homme à la technologie et à l’économie.

...technicité écologiste.

Les autres élu-es Verts ou Ades ont voté contre Giant à la Ville de Grenoble, et ne sont donc pas d’accord avec Serge. Au nom de leur groupe, Pierre Kermen fit une intervention le 19 novembre, axée essentiellement sur les problèmes de forme, c’est à dire le manque de démocratie, la précipitation et l’absence d’informations accessibles. Ce qui est curieux, c’est que ce même Kermen fait partie du conseil d’administration de la SEM 2000 (qui à la maîtrise d’ouvrage du projet) ; ce que ne manquèrent pas de rappeler ses collègues socialistes et UMPistes. La vérité étant vraisemblablement que Kermen ne se soit pas rendu aux 8 réunions de la SEM 2000 ayant eu lieu autour du projet. Aujourd’hui, gêné aux entournures, il demande une remise à plat du projet et que les études soient menées par la ville et non par la SEM 2000.

Sur l’essence du projet, rien, ou si peu. S’il avait contesté, lors du conseil municipal du 22 octobre, le caractère « minéral, avec des voiries surabondantes » du projet, s’il déplora quelques détails telle l’absence du terrain des gens du voyage ou du centre d’accueil municipal, rien sur sa principale caractéristique : la promotion de la technoscience et le placement de la ville entière sous son joug. Dès lors, leur simili-opposition fait sourire : elle ne pourra qu’aboutir à promouvoir un Giant plus démocratique, moins mégalo et plus humain. Un Giant plus petit mais un Giant quand même.

On ne peut que malheureusement rejoindre la position de Matthieu Chamussy, conseiller municipal UMP regrettant « que les Verts s’opposent toujours pour des questions de forme et n’assument jamais les oppositions de fond » ou de Jean-Paul Giraud, conseiller municipal PS : « il aurait été plus légitime et intéressant d’avoir un débat autour de projets de société, autour de la croissance et de la décroissance ».(***)

Effectivement, Jean-Paul. Réflechir dans une perspective de décroissance aurait pu vous amener à vous poser des questions autrement plus pertinentes. Vous auriez pu vous pencher sur les nuisances provoquées par les nouvelles technologies (consommation astronomique d’eau et d’électricité, importants risques sanitaires et environnementaux). Vous auriez pu vous rendre compte du monde que produisent les nouvelles technologies, bourré de camelotes électroniques inutiles et asservissantes, de nouveaux outils de contrôle social (drônes, puces sous cutanées, poussière de surveillance...) ou de nouvelles armes militaires. Vous auriez pu vous questionner sur la fuite en avant technologique, ne s’attaquant jamais aux causes des problèmes, mais entendant réparer les dégâts causés par le développement industriel en promouvant les nouvelles technologies, cause de futurs maux (cancers). Vous auriez constaté que la seule façon de rendre l’agglomération grenobloise vivable, c’est de n’y attirer plus personne et surtout pas les investisseurs.

Une série d’évidence étrangère à vos esprits sclérosés dont le fonctionnement reproduit le mode binaire : « développement technologique et économique » ou « régression ».

Benoit Récens Grenoble, le 24 novembre 2007

(*) séance du Conseil Général de l’Isère du 19 octobre 2007 (**) séance du Conseil Général de l’Isère du 9 novembre 2007 ­(***) séance du Conseil Municipal de Grenoble du 19 novembre 2007



Compléments d'informations :
Serge Revel n’est plus membre des verts
par manu,
le 3 décembre 2007

Bonjour

Une information complémentaire : Serge Revel n’a pas ré-adhéré aux verts en 2007

Salutations Manu manifestant contre minatec le 1er juin 2006 et membre des verts

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