Indymedia Grenoble

Pourquoi le Daubé est-il daubé ? Episode 1

samedi 23 mai 2009 par anonyme

[Infos locales] [Média]

Article tiré d’un nouveau canard local : "Le Postillon"

C’est une affaire entendue depuis des dizaines d’années : dans les bistrots, les ateliers, les salles d’attente ou les chaumières ; à Grenoble ou ailleurs, on appelle le Dauphiné Libéré le "Daubé". Ce surnom lui va si bien, résonne tellement comme une évidence que personne ne se donne la peine de l’expliquer. D’où vient-il ? Un hasard, un mauvais jeu de mots ? On ne sait pas. Le Dauphiné Libéré est daubé, voilà tout. Pourquoi perdre son temps à le démontrer ? Mais à trop se reposer sur cet acquis, on en ignore les enseignements. Car chercher à comprendre pourquoi le Dauphiné Libéré est daubé permet bien plus que de s’interroger sur le bien-fondé d’un surnom. Cela permet de faire un voyage au coeur de l’histoire de la Presse Quotidienne Régionale, de la presse en générale et de la vie politique grenobloise et d’en ramener des éléments de compréhension et du critique du monde dans lequel on vit. Tel est le but de ce feuilleton qui tâchera d’étudier l’histoire, le développement et le fonctionnement actuel du Daubé.

Le Renoncement aux idéaux de la Résistance

L’histoire de la naissance du Dauphiné Libéré ressemble à beaucoup d’histoires de l’après-guerre. Ce qui s’est passé à Grenoble pour la presse s’est passé dans les autres régions, s’est passé au niveau national, s’est passé pour d’autres secteurs. A la Libération, les résistants rêvent de "lendemains qui chantent" soutenus par une presse de qualité ne sombrant pas dans les égarements du passé. Découvrons comment le Dauphiné Libéré a fait fi de ses idéaux.

Août 1944. Grenoble est libérée de l’occupation. Après le temps de la résistance et de la répression, vient celui des règlements de comptes. Dans la population, la haine est forte envers ceux qui ont collaboré et particulièrement envers les journaux ayant continué à paraître pendant les heures sombres de l’occupation, ne rechignant pas à relayer les communiqués des Allemands et à dénigrer les résistants. Au premier rang de ceux-ci se trouve Le Petit Dauphinois, journal d’information sans positions politiques marquées - c’est-à-dire plutôt à droite - tirant à 190000 exemplaires en 1939. C’est le quotidien local de référence. Comme ses confrères, il a tout d’abord fermement soutenu le régime de Vichy, vouant une admiration christique au Maréchal. Ainsi pouvait-on lire, juste avant une visite de Pétain à Grenoble : "Aux jours rassérénés nous en reparlerons. Il y aura un jour des Dauphinois qui, se remémorant un fait ancien, diront : c’était avant ou après la Visite." (Petit Dauphinois, 19 mars 1941). Par la suite, il approuve toutes les orientations du régime et diabolise les résistants : "ils préparent une ère de brigandage, le retour à la nuit des périodes troubles de notre histoire" aussi préconise-t-il de se ranger aux côtés des forces de l’ordre car "aucun Français ne peut excuser les crimes du terrorisme et la prolongation de l’état de choses qu’il a crée ne pourrait qu’amener la disparition de la France dans la misère, dans la guerre civile et dans l’anarchie." (PD, 31 mars 1944). L’attitude du Petit Dauphinois comme des autres journaux (La République du Sud-Est et La Dépêche Dauphinoise) n’est ni oubliable, ni excusable ; aussi à la Libération les résistants décident de suspendre leur parution, de placer leurs biens sous séquestre judiciaire et de les mettre à disposition des médias "résistants". Trois journaux sont autorisés à paraître : Le Travailleur Alpin, d’obédience communiste ; Le Réveil, catholique et Les Allobroges, journal commun du Front National (FN - communisant) et du Mouvement de Libération Nationale (MLN - socialisant). Les trois journaux ont la volonté de tourner la page de la presse pourrie par les trusts, de ne plus dépendre des puissances d’argent, et de réaliser une presse "dure et pure" loin de celle de l’avant-guerre qui faisait la part belle au sensationnel et aux faits divers. Mais les résistants manquent de savoir faire technique, et font donc appel à des personnes ayant collaboré, tant au niveau de la rédaction que de l’impression. Aux Allobroges, journal le plus vendu (à 200 000 exemplaires), apparaissent vite des tensions entre les militants du FN et du MLN. Ces derniers, emmenés par Louis Richerot, un influent hôtelier grenoblois, se sentent lésés par le ton du journal trop "communisant" et exigent le droit à faire paraître leur propre journal qu’ils veulent appeler "Le Dauphinois Libre". Après plusieurs rebondissements - et notamment, suite à une polémique, le changement du nom à cause de sa trop grande proximité avec le Petit Dauphinois - le premier numéro du Dauphiné Libéré sort le 7 septembre 1945 en tant que quotidien du MLN et du parti socialiste SFIO et avec pour devise : "Le libre journal des hommes libres". Dès les débuts de la coexistence, les relations sont assez tendues entre Le Dauphiné Libéré et Les Allobroges, qui doivent partager les anciens locaux du Petit Dauphinois, avenue Alsace-Lorraine. Les Allobroges attaquent avec virulence leur concurrent, en tentant de l’assimiler au Petit Dauphinois et à son passé nauséabond. Ce qui, au début, n’est pas tout-à-fait vrai car ses créateurs n’avaient pas fait appel à des fonds patronaux et qu’il est né "libre". Le Dauphiné Libéré réussit ses débuts et atteint le tirage de 135 000 exemplaires à la fin de 1946. Comme les autres journaux, il doit faire face à l’inflation qui monte en flèche à partir de 1946 et doit donc s’assurer de gagner des lecteurs. C’est dans cette optique qu’il abandonne la manchette "organe de presse du PS SFIO" et qu’il opère un recentrage marqué par un certain anticommunisme de plus en plus virulent. Il adopte petit-à-petit un positionnement "apolitique", supposé neutre, dans le but de ne pas choquer la moindre fraction d’un lectorat qu’il aimerait le plus large possible. Le Dauphiné Libéré, plus que les autres journaux, multiplie les opérations de communication afin de séduire les lecteurs. Ainsi lance-t-il le désormais célèbre Critérium, une course cycliste, ou de multiples concours et appels à dons pour des opérations charitables. La surface publicitaire, qui équivalait à 4% de la surface du journal avant 1947, augmente régulièrement. Ce retour à la tradition du Petit Dauphinois s’opère également sur le plan financier. Le journal tente de se muer en une entreprise rentable en ouvrant son capital à des nouveaux actionnaires, dont A Raymond et Louis Merlin, patrons des entreprises éponymes et Maurice Gabriel, patron de Neyrpic. Ces patrons, auparavant irrités par le ton trop anticlérical du Dauphiné Libéré et par le manque de "noblesse" de son patron Louis Richerot, décident d’aider Le Dauphiné Libéré, dans le but de faire barrage aux Allobroges et au communisme. L’arrivée de Jean Gallois, rigoureux gestionnaire, comme expert-comptable en 1948 représente également un important changement. Pour lui, un journal est une entreprise commerciale qui doit être gérée suivant des critères de profit. Le Dauphiné Libéré, qui avait à ses origines le slogan "vérité, loyauté, clarté", devient de plus en plus opaque. Alors qu’il s’associe aux puissances d’argent, qu’il dépend de leur soutien, il n’explique pas ses choix à ses lecteurs et refuse de publier son bilan financier. Mais ses lecteurs, de plus en plus nombreux - il réalise les plus gros tirages à partir de 1948 - , ne lui en tiendront pas rigueur et le Dauphiné Libéré va petit-à-petit gagner la partie l’opposant aux communistes. Tout d’abord car les Allobroges va changer de ton. En effet, le Travailleur Alpin, dont les ventes chutent, se mue en hebdomadaire en février 1948, laissant les Allobroges devenir le quotidien communiste, de plus en plus contrôlé directement par le parti. Le ton s’en ressent gravement, les Allobroges glissant d’un journal d’informations avant tout, à un journal partisan, devenant un moyen au service d’une cause. Ce glissement va rebuter de nombreux lecteurs non "communistes pures et dures", préférant acheter désormais le Dauphiné Libéré. Un autre évènement qui aide Le Dauphiné Libéré, c’est le retour en grâce de Marcel Besson, ancien patron du Petit Dauphinois. En effet, à la fin des années 1940, l’heure est de plus en plus à la complaisance et la clémence vis-à-vis des collaborateurs, notamment journalistes qui auraient "évité le pire". Localement Le Petit Dauphinois et Marcel Besson sont blanchis et le séquestre sur ses biens est levé en 1950. Besson, qui apprécie le Dauphiné Libéré, va s’associer avec lui dans une société d’impression et va attaquer Les Allobroges en lui demandant une importante créance impliquant une mise en faillite. Les Allobroges vont alors lancer "la bataille des Allos", et grâce à une forte mobilisation militante, vont réussir à lever assez de fonds pour s’en sortir. Mais cette mésaventure marque le début de la fin des Allobroges, dont les ventes vont baisser progressivement avant qu’il disparaisse en 1958. Quand au Réveil, qui n’a jamais rivalisé avec les deux grands quotidiens, il va survivre jusqu’en 1951, en s’alliant de fait avec le Dauphiné Libéré mais en restant indépendant des puissances d’argent et en réalisant des enquêtes de qualité. Mais la forte hausse du prix du papier du début des années 1950 finiront par l’obliger à demander le soutien du Dauphiné Libéré, qui lui permettra de paraître jusqu’en février 1952 avant de le laisser mourir.

Au début des années 1950, le Dauphiné Libéré triomphe donc petit-à-petit. Même s’il n’aura le monopole de la presse qu’en 1958, il n’a plus peur de ses concurrents et devient le quotidien de référence. Mais le journal s’éloigne de plus en plus des idéaux des résistants. La part du texte est réduite au profit des titres, les rubriques "sexys" et les publicités augmentent, les articles d’enquêtes diminuent. Moins d’informations politiques, plus de faits divers et d’exploits sportifs. Il assume maintenant d’avoir repris la formule qu’il a jadis combattu, celle du Petit Dauphinois, celle du journal du juste milieu, ami de l’ordre établie et du conservatisme, modelant l’opinion publique malgré une prudence affichée. Louis Richerot, le 8 août 1951 : "Maintenant, on peut le dire la tête haute, Le Dauphiné Libéré est la suite logique du Petit Dauphinois." (Les Allobroges, 15 août 1951) 68 ans plus tard, cette filiation est partout reconnue à tel point que le Daubé lui-même - qui rappelons-le est né en 1945 - peut faire un article prétendant qu’un centenaire, Edouard Blanc-Brude, est " lecteur du DL depuis 1923 !" (Daubé, 7 Décembre 2008). Entre le Petit Dauphinois, journal collabo, et le Dauphiné Libéré, rien ne donc semble avoir changé si ce n’est le nom. Voici la première raison qui nous amène à affirmer que le Daubé est daubé : il a renoncé aux rêves, illusions ou convictions de la Libération.

L’essentiel des informations présentes dans ce texte proviennent du livre "La Presse Grenobloise de la Libération. 1944 - 1952", Bernard Montergnole, P.U.G, 1979


Sports et faits divers : les mamelles du Daubé

En mars 2009 le quotidien a consacré 66% de ses unes aux sports et faits divers.

Vendu à 250 000 exemplaires chaque jour (1), le Daubé rayonne par son monopole et sa vision arbitraire de l’information locale. Nous avons décortiqué les 30 unes du mois de mars 2009 de l’édition Isère Sud, celle que l’on dégotte notamment à Grenoble. Depuis la montée du club de foot grenoblois en ligue 1, les résultats du promu prolifèrent en couverture du quotidien : « GF38 : ce soir, il faut gagner », « fin de série pour Grenoble » ou encore le prétentieux et mensonger « Tout Grenoble attend ce match ». Six unes à la gloire du GF38, soit une tous les 5 jours (20%). Si l’on rajoute la candidature de la ville au JO 2018 et le hockey sur glace, le sport gagne haut la main le prix de la couverture locale avec 13 unes pour le mois de mars (43%). Viennent ensuite les faits divers (7 unes, 23%) aux titres racoleurs : « Grenoble, agressées par un déséquilibré », « sanglante bataille pour la drogue », « un enfant de 11 ans tué par un train ». Face à se déferlement de sujets futiles, on oublierait presque que les entreprises licencient à tour de bras en Isère, cette information n’est mis en avant qu’une seule fois : « Rossignol coupe dans les effectifs » (2). Que resterait-il du Daubé si ses journalistes sportifs et rapporteurs de faits divers venaient à mourir mangés tout cru par un chien égaré ? Des confettis ?

Daubé du mois de mars (30 unes ) Edition Isère sud

Sports : 13 (43 %) Faits divers : 7 (23%) = 66%

Pseudo questions de société : « Alcool : que doit-on interdire ? » : 3 (10%)

Culture : 2 (6,6%)

Question d’emploi : 2 (6,6%)

Info nationale : 1 (3,3%)

inclassable : 2 (6,6%)

1 - Source OJD (association pour le contrôle et la diffusion des médias) pour l’année 2008.

2 - La direction de Caterpillar annonce à la mi février la suppression de 733 emplois sur les sites de Grenoble et d’Echirolles, tout le mois de mars les ouvriers se mobilisent (piquet de grève, manifestations sauvages, occupation des locaux administratifs...) or pas une seule une n’est consacrée à ce conflit social.



Compléments d'informations :
Réponse d’un journaliste du Daubé
par anonyme,
le 4 juin

Lu sur le site de Basta ! (http://www.bastamag.net/spip.php?ar...)

Extrait d’un article sur l’emballement médiatique des "séquestrations" de patrons.

"La presse a besoin de séquéstrateurs, et inversement. La presse locale grenobloise, Le Dauphiné Libéré (246 000 exemplaires officiellement) n’a pas fait une seule une sur les licenciements à Caterpillar aux mois de février et mars. Il faut attendre le lendemain de la séquestration : « Les « Cater » retiennent leurs patrons » (1/04). Les 733 licenciements n’avaient jusque-là guère ému Le Dauphiné Libéré. Pourquoi ? Coup de fil à un membre de la rédaction en chef, qui, très rapidement, crie au « procès d’intention » : « Vous rigolez j’espère ! Sur la une d’un journal, le titre de cadre est aussi important que le titre de « streamer », en haut de la page. Or, en mars, on en a fait six sur Caterpillar et on a écrit plus de 80 articles sur le conflit, qu’on a suivi depuis le début » se justifie-t-il, légèrement énervé que nous lui présentions l’écart abyssal entre les treize « unes » réservées au sport et celles consacrées à Caterpillar, c’est à dire aucune, avant le 1er avril.

« Le véritable impact du plan social à Caterpillar, ce ne sont pas seulement 733 emplois, mais au total, 5000 ! C’est une catastrophe et si cela continue, on risque de se retrouver comme en Lorraine dans les années 1980. J’ai bien peur que la séquestration et l’hyper-médiatisation qui en a découlé, risque, malheureusement, de jouer en leur défaveur », explique cependant notre interlocuteur. Raison de plus pour en parler en priorité. A moins que le rythme effréné des rédactions locales, qui, en devenant de véritables machines économiques soumises à la rentabilité, ne les empêchent de « prendre du recul » sur les informations qu’elles mettent en avant."

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