Indymedia Grenoble

Ceux qui vivent par les armes

jeudi 2 juillet 2009 par Pipas

[Travail / Précariat] [Répression / Contrôle social] [Autres infos]

Consécutivement à une série d’évènements (allant du simple outrage à agent jusqu’à son assassinat, en passant par des tirs de kalachnikov sur les fourgons de police), Thierry Mazet, d’Alliance (second syndicat de gardiens de la paix), nous relate le « ras le bol des policiers » face à la « multiplication des incidents et violences à leur encontre ». Il réclame même « la plus extrême sévérité » à MAM & Co. (1)

Voilà le type de brèves que vous trouverez sans peine dans n’importe quel torchon ; leurs formulations étant peu ou prou identiques. L’objectif de cet article est de pousser la réflexion modestement un poil plus loin.

Commençons comme c’est l’usage par une définition. La police est l’institution qui assure le maintien de l’ordre public. En d’autres termes, c’est un des bras armé de l’Etat. Ce dernier détient légitimement (?) le monopole de la force ; contrairement à ce que semblent croire les différents auteurs des dernières séries d’« incidents ». Gardons-nous de confondre la police avec l’armée, l’autre bras armé de l’Etat, dont dépend la gendarmerie (qui se rapproche actuellement de la police). Bien que l’armée soit présente dans toute gare ou aéroport qui se respecte, ses missions concernent essentiellement la sécurité extérieure ; l’intérieure relevant de la police. Outre les uniformes saillants qu’arborent les membres de son personnel, la police se caractérise par son devoir de réserve (2), comprenez son inaccessibilité à la liberté d’expression que par ailleurs elle défend. Arrêtons-là cette définition pour nous permettre deux analogies :

1) Camora, Gomora, Omerta Les mafias ou autres syndicats du crime organisé respectent la loi du silence. De gré ou de force. Imaginez comme il serait impromptu de rencontrer un de ses membres au bistro (ou au restaurant italien !) pour l’entendre déverser toutes les peines inhérentes à ses conditions de travail. Comment réagiriez-vous ?

2) La grande muette Son sobriquet, l’armée le doit à son absence de liberté d’expression. Elle exporte pourtant cette valeur constitutionnelle qu’elle défend, comme la paix, à grand renfort de frappes chirurgicales réparatrices ou de salves de FAMAS humanitaires. Imaginez une jeune personne désoeuvrée venant de s’engager, convaincue par une publicité du ministère de la défense sur l’armée de terre (3) dans laquelle notre jeune recrue se voyait déjà évoluer. Et s’épanouir ! En courant au ralenti, l’arme lourde dans une main, le sac de riz dans l’autre, allant d’un véhicule bourré d’électronique à une foule d’enfants qui l’acclame. Une fois la stupeur de l’expérience sur le terrain passée, notre vieille recrue, à son retour, nécessitera un soutien psychologique permanent. La liberté d’expression qu’elle aura défendue avec hardiesse ne franchira plus la porte du cabinet du psychomancien, et dans le meilleur des cas, alimentera les secrets de famille. Exit toute opportunité de création d’un syndicat, de surcroît pour dénoncer autre chose que le « ras le bol face à la multiplication des incidents et violences », comme par exemple son aversion à ouvrir le feu sur des enfants soldats, ou encore le nombre d’attentats auxquels elle aura échappé.

Revenons-en à nos moutons. A l’instar de l’omerta d’une « famille » sicilienne ou du mutisme de l’armée, le devoir de réserve de la police tient un rôle prépondérant dans son organisation. Et ce sens du devoir est déterminant dans l’insipidité des propos de Thierry Mazet. Je l’imagine enfant déclarant « quand je serai grand je serai policier ». Je n’ose douter de son esprit chevaleresque. Mais dois-je l’exhorter à se convertir en porte-parole des forbans de l’actuelle croisade sécuritaire ?

Bien qu’omise dans nombre de brèves de torchons respectables, cette quête effrénée de la sécurité pourrait aussi bien être la cause que la contrepartie (4) de la « multiplication des incidents et violences à l’encontre des policiers ». D’où plusieurs interrogations : Combien de temps nos héros muselés subiront-ils l’opprobre de leurs supérieurs hiérarchique et des usagers ? Sortiront-ils un jour de leur réserve pour dénoncer les politiques de quotas qui leur sont imposées ? (5) A quand la grève du ramassage des putes, mendiants ou sans-papiers ? Autant de questions abandonnées pas les syndicats de gardiens de la paix.

Leurs porte-parole, mais hélas aussi ceux d’autres organisations, utilisent leur liberté (conditionnelle ?) d’expression pour fustiger des évidences ou quémander des miettes dans des médias malades. L’épidémie d’écholalie fulgurante qui s’ensuit est pour les concernés sûrement plus létale que les virus H1 ou H5N1. En témoigne le taux de suicide de la profession, pas supérieur à la moyenne, mais pas de quoi se réjouir. Des efforts considérables ont été fournis cette dernière décennie pour ramener ce taux à une moyenne acceptable (en tout cas acceptée), mais gardons bien à l’esprit que si ces efforts avaient été destinés à l’ensemble des professions (6), les hommes en bleu conserveraient leur triste record. (7)

A croire que les promesses d’être considérés comme de braves justiciers, l’assurance d’apprendre un métier d’avenir, et l’espoir tout fonctionnaire de la sécurité (?) de l’emploi ont cédé la place à de plus morbides sentiments, essentiellement chez les membres les moins élevés dans la hiérarchie, ceux dirons-nous chargés d’effectuer les basses besognes.

Autre question : par quel miracle une violence à la personne (coups et blessures, enlèvement et séquestration, meurtre, etc…) devient-elle une bavure ? Une bavure… Une simple rature, une fine ligne de trop sur le livre d’or de la geste des chevaliers flics…

Le hic, c’est qu’actuellement de nombreuses personnes s’aperçoivent, en raisonnant ou en ressentant des picotements aux abords des sphincters anaux, que la carotte qui les fait avancer ne se situe pas devant, mais bien derrière elles. C’est ici qu’intervient le bâton providentiel. Un déluge de gaz lacrymogène, de flashballs, et prochainement de tasers s’abattra sur les maudits licenciés qui tenteront désespérément de ne pas rater leur sortie. Retranchés dans leurs usines assiégées, ils attendront que la dernière sommation résonne : « Rendez-vous sans faire de résistance, les gars ! Nous aussi, on est syndiqués ! On ne vous fera pas de mal ! ».

Même punition pour les étudiants, lycéens, collégiens (avec supplément canidé) (8), enseignants, chercheurs, intermittents, noirs, arabes (9), infirmières, épiciers de province (option forces spéciales anti-terroriste) (10), chômeurs, pardon aux victimes ne figurant pas sur cette liste tristement non exhaustive. Quel gâchis…

L’air même semble saturé d’une odeur de bavure généralisée.

Nous pourrions, par la magie de l’ambiguïté de l’âme humaine, comprendre et compatir avec un certain malaise prolopolicier. Mais dans la spirale de l’actuelle croisade sécuritaire, les vociférations de Thierry Mazet ne seront jamais assez puissantes et gauchistes pour masquer son rôle de porte-étendard de ceux qui ont choisi de vivre par les armes. D’où l’émergence d’une nouvelle question : la coexistence d’un syndicat de police et d’un devoir de réserve ne relève-t-elle pas de l’oxymore institutionnelle plus que d’une simple contradiction ?

Sans doute nos espoirs ne sont pas si désespérés, et l’irritabilité policière finira par se dissiper. Car de multiples solutions existent, amenant j’en conviens leurs lots de nouveaux problèmes.

Si s’en tenir au constat amer de Mr Mazet est inacceptable, la première solution, qualifiez-la de simpliste, est sûrement la plus radicale et la moins probable. Elle consiste, en suivant la tendance actuelle, à diminuer drastiquement les effectifs de police, voir à la suppression administrative de cette dernière. Les phénomènes d’intériorisation de la contrainte liés au développement des technologies de surveillance et le rôle croissant de l’armée dans la sécurité intérieure rendent possible cette solution (et au passage le cauchemar orwellien). Mécaniquement, le nombre de discriminations et d’agressions contre les policiers ainsi que leur exaspération diminueront.

La seconde solution est en réalité partielle car s’attachant au « ras le bol » exprimé par le porte-parole du syndicat de gardiens de la paix. Rien n’oblige ces personnes dégoutées par leurs conditions de travail à le conserver. Elles ne l’aiment pas , ou plus ? Qu’elles le quittent ! Les reconversions possibles ne manquent pas dans les ruines d’un capitalisme à basse pression salariale perfusé au crédit. Manque d’audace ? Banquier mécontent ? Vous êtes policier, vous avez contracté des emprunts, et subissez un chantage tacite au confort matériel ? Démissionnez sans coup férir, et prenez tout votre temps pour réfléchir à votre nouvelle vie. La loi permet une prorogation du droit de gage (pas d’intérêts de retard à payer) pour vos bien acquis à crédit (immobilier 2 ans, mobilier 5ans) en cas de cessation d’activité ou de reconversion professionnelle. (11) A compétences équivalentes avec d’anciens détenus, vos CV ont même plus de chance d’être retenus ! Globalement cette solution a ses limites car les départs volontaires de la police, s’ils existent, n’empêchent pas l’arrivée de nouveaux candidats fraîchement formatés et qui ne bugront pas avant un certain temps.

Réfléchir à une suppression de l’institution, ou à une reconversion professionnelle, voilà déjà deux moyens d’aider ses collègues auxquels Thierry Mazet n’a peut-être pas pensé. Sa seule idée, réclamer « la plus extrême sévérité », ne peut qu’alimenter le brasier de la damnation policière. Tous les flics ne sont pas des porcs et des assassins. Le racisme primaire anti-flic mérite lui aussi d’être combattu. Si Thierry Mazet n’a rien d’un Roberto Saviano en uniforme, certains de ses collègues de la « base » tiennent des propos bien plus pertinents et capables d’améliorer leurs conditions de travail. Ne les entendez-vous pas ?

Nous vivons une époque formidable. Des décombres du psychologisme, paradigme n’ayant jamais totalement remplacé le religieux, émerge une nouvelle forme de confessionnal. Vous trouverez sur la toile une foule d’officiers insoumis, à l’abri de leurs pseudonymes, pour piétiner leur devoir de réserve. Blogs, forums, pages Facebook ou copains d’avant sont autant de canaux permettant un changement des mentalités, en témoignant par exemple des frasques de la hiérarchie, ou de la prestation d’un collègue trop zélé lors d’une garde à vue abusive. Hommage à ces héros masqués !

Si la liberté d’opinion est bien réelle, la liberté d’expression demeure donc conditionnelle ou virtuelle. Le chemin est encore long jusqu’à la liberté d’action. Elle seule pourrait réconcilier le policier et le citoyen qui habitent ceux qui vivent par les armes, à l’heure où les banques se préparent à la seconde déflagration financière.(12) Pas d’anticyclone en prévision pour la météo sociale, mais encore une fois, rien n’oblige plus personne à obéir à ce comédien (13) singeant si mal Ubu qu’il a depuis longtemps cessé d’être drôle.

(1) http://tf1.lci.fr/infos/tag/thierry... (2)http://fr.wikipedia.org/wiki/Devoir_de_réserve (3) http://www.abricocotier.fr/2098-vid... (4)Les solutions purement techniques recherchées dans les rapports de force parfois violents ne parviennent pas à résoudre les problèmes de manière pérenne. (5) Au mieux de leur forme, les syndicats les plus à gauche affiliés CGT-FO se sont timidement « interrogé » sur la récente politique de quotas… (6)France Télécom et Renault se sont récemment illustrés, mais n’ont pas bénéficier d’un programme anti-suicide virulent. (7) 9 gardiens de la paix s’étaient donné la mort pour le seul mois de janvier 2008. Dieu merci, les violences à leur encontre n’en n’ont pas fait autant. Ces pauvres hères en prennent suffisamment plein la gueule : http://police.etc.over-blog.net/art... (8) http://tf1.lci.fr/infos/france/societe/0,,4181078,00-des-chiens-policiers-au-college-pas-de-la-prevention-.html (9) http://www.lemonde.fr/societe/artic... (10) http://www.voltairenet.org/article1... (11)Comment ça ? On ne vous l’a pas appris à l école ? Votre « conseillé clientèle » de la Société Générale ne vous en a pas parlé ? (12) http://blog.mondediplo.net/2009-03-... voir commentaires n°100 et 101 de BA en bas de page. (13)Ne trouvez-vous pas que notre ex premier flic de France de président a quelque chose d’un subtil mélange entre un inquisiteur et Louis de Funès dans le gendarme de St Tropez ?



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