Indymedia Grenoble

Groddeck’s world - un jeudi d’alcoologie à Saint-Egrève

Monday 9 November 2009 par anonyme

[Infos locales] [Sciences / Nécrotechnologies]

Voici une histoire très grenobloise, qui date d’il y a pratiquement un an. En la relisant, je me suis dit qu’elle pouvait servir à pas mal de monde, de l’anti-psychiatrie à l’anti-psychanalyse, pour les éducs et soignant-es comme pour les autres. Ca avait été écrit à chaud, parce que c’est comme pour les blinis, c’est meilleur chaud.

Jeudi 27 novembre 2008, je viens de vivre l’une des journées de formation les plus médiocres de ma vie. Je me fous de savoir si je suis un peu, très ou trop critique : mon taff, c’est de choper toutes les billes, toutes les informations, toutes les techniques pour prendre soins des habitants du Passage [1] (NdR : devenue depuis La Place, rue des Alliés), vu le manque de considération quasi-général de la population pour ce public, j’estime que je leur dois le meilleur de ce qui se fait et de ce qui se sait. Et si ma structure, qui ne croule pas sous la thune, investit dans des formations, ce n’est pas pour que je me contente du médiocre. Alors je vais raconter ce que j’ai vécu, pour qu’il y ait des traces. Je vais tenter de rapporter fidèlement les faits. Les parties entre guillemets sont des citations précises, et j’ai mis entre crochets mes réflexions, subjectives bien sûr, pour bien les séparer de la simple description.

8h30, un café dans l’œsophage, j’enfile mes mitaines et je dévale mon chemin pour retrouver Audrey, qui me covoiture vers Saint-Égrève et son terrible hosto psychiatrique (devenu Hôpital Spécialisé). Terrible par son passé – fous et aliénés entassés sans trop de ménagement durant tout le début du XXe, dont 10000 mourront de faim, délaissés par les autorités pendant la seconde guerre mondiale et sous-nutris à la farine de maïs réservée aux porcs( [2]). Terrible par sa réputation peut être un peu surfaite, peut-être pas, de plate-forme propice à toutes sortes de trafics, de came, de sexe, au milieu des déambulations des interné-es. Terrible par les descriptions médiatiques de ces dernières semaines, qui narrèrent l’escapade meurtrière d’un résident du HP venu planter un couteau dans un pauvre type qui passait par là, cours Berriat, à Grenoble. Cela a valu à son dirlo de se faire malproprement jeter, d’ailleurs, il y a une semaine, le 19 novembre.

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Bref, 9 heures pétantes, la moitié de l’équipe du Passage est au rendez-vous. La formation Alcoologie va commencer dans la salle vidéothèque, à côté de l’Unité Groddeck. Un peu moins de quinze stagiaires, dont deux visages connus du Fournil, V. et J.. Il y a une psycho clinicienne, une attachée de mairie, une du dispositif RMI, une infirmière... À part mes deux compères veilleurs, le médecin qui viendra dans l’après-midi et moi, il n’y a que des femmes. Nous avons tou-tes entre 30 et 45 ans. En guise d’introduction, nous dégustons quelques petites viennoiseries ainsi qu’un excellent café (détails sur lesquels je reviendrai). Je regarde en flânant la médiathèque et je vois des émissions vantant Bettelheim, ça me fait sourire.

[Bettelheim, c’est un psychanalyste freudien épinglé comme l’un des plus grands fraudeurs de l’histoire de la psychologie du XXe siècle [3] -> Nicolas Gaillard, de l’Observatoire Zététique, en causera le 18 novembre 2009 à Antigone]

Puis la formatrice N°1, dont je ne me souviens plus du nom, nous distribue une pochette, un bloc-note et un stylo des industries Merck, puis prend la parole.

9h10-10h50. Tout d’abord, il faut renoncer au diaporama prévu en intro, car personne n’avait le mot de passe de l’ordinateur qui devait servir à la vidéoprojection. La formatrice enchaine donc et nous propose, avant de parler d’alcoologie, de « cerner les représentations inconscientes sur la question ». Elle nous fait donc faire un brainstorming sur les mots alcool et alcoolisme, par groupe de quatre. Je suis assez content de commencer par un travail sur les représentations sociales fausses, les misconceptions comme disent les anglo-saxons, ces idées reçues qu’il faut bien surmonter pour faire du bon boulot. Julien et moi avions pris nos propres représentations sur la drogue en pleine figure lors du colloque ASUD sur la Réduction des Risques, en septembre. Et puis mon copain éducateur du Relais Ozanam, Nicolas G. m’a fait lire son excellent mémoire sur les représentations liées à la prostitution. Alors cool.

[Je suis tout de même un peu perplexe. J’ai tellement entendu dans ma vie le mot inconscient à toutes les sauces que mon sens-araignée se réveille un peu. Les représentations sociales, de l’ordre du préjugé, sont certes plus ou moins non-conscientes, certainement, mais elles n’impliquent pas un inconscient, un ça, comme disait Freud, dans lequel il faut aller fouiller. Ce qui est chiant avec cette notion psychanalytique du ça, abandonnée depuis par les psychologues, c’est que c’est très pratique pour dire tout et rien : genre « ben oui, tu vois j’ai des représentations erronées, mais ce n’est pas ma faute, c’est mon ça, je n’y peux rien, je l’ai refoulé ». On m’a dit que Sartre a écrit un jour que l’inconscient était un excellent cache-misère pour la mauvaise foi]

On forme des groupes de trois ou quatre. Mon groupe à moi démarre sur les chapeaux de roue, un peu contre mon gré, sur des mots comme fête, souffrance, plaisir, dépendance, déchéance, etc. Bref, des faits, des aspects du problème, mais pas du tout des représentations à déconstruire. Le rendu des mots des groupes ne sera qu’un tas de termes, non regroupés par famille, et qui ne sortira pas des banalités classiques. Pourtant, il y avait matière à déconstruire : l’idée du consommateur à risque qui croit qu’il maitrise, ou celle de « l’alcoolique qui se laisse aller » ou « qui pourrait faire un effort » - ce qu’on entend souvent à propos du public SDF, sous la forme courante « pas question que je lui donne des sous, il irait les boire ». Mais là, non. On passe à côté de l’objectif fixé, et aucune représentation ne sera écornée dans cet exercice. Ce qui me surprend le plus, c’est que la formatrice a l’air néanmoins satisfaite. Heureusement, elle abordera tout de même un peu l’aspect commercial festif des distributrices de Martini et de Pastis gratos lors des soirées type étudiantes.

Avec mon pote Ach le veilleur, on se regarde, et on s’ennuie un peu.

Pause clope. Personne n’ose la pause bière :) Avec Audrey, on se glisse à l’oreille qu’on n’a pas appris grand chose.

11h10-12h45. C’est la formatrice N°2 qui prend la parole. Tendance moins sympa que la première, un peu avachie sur sa chaise, avec un peu de morgue et d’arrogance, mais bon ce n’est pas grave. Elle se présente comme psy - elle précisera psychologue un peu après - et sophrologue. Elle travaille à Contact.

[Je n’ai rien contre la relaxation, qui est une technique en soi très intéressante, mais la sophrologie est bien plus que de la relaxation : ça vaut le coup de regarder de près ce que son fondateur, Caycedo, voulait faire, car ça ressemble pratiquement à une religion. Surtout, dans mes travaux sur les croyances, j’ai déjà vu des pratiques de sophrologie très très bizarres pour ne pas dire plus. Il faut savoir aussi que le terme de sophrologue ne figure pas dans le code de la santé publique, alors je ne comprends pas bien pourquoi elle le précise. C’est un peu comme le mot psy. Psy, ça peut être psychiatre – bac +10, médecin psychologue – au moins un master de psycho, voire un doctorat psychanalyste – il suffit d’avoir suivi une psychanalyse (véridique !) psychothérapeute – rien (véridique : n’importe qui peut poser une plaque Psychothérapeute, le terme n’est pas non plus légalement fixé)].

La sophro-psychologue se lance alors dans un exposé très orienté, essentiellement axé sur la psychanalyse. Pour qui connait l’histoire de la théorie psychanalytique, son conservatisme, son homophobie, ses fraudes, son élitisme et sa relative inefficacité, c’est un peu inquiétant. Tout son exposé s’est articulé autour de la blessure narcissique, terme de psychanalyse qui veut dire juste « manque d’estime de soi » [4]. Cette blessure narcissique qu’on retrouve, dit-elle, « chez tous les alcoolodépendants » va être associé par la psychologue à l’enfance et au manque de sécurisation que « la plupart des alcoolodépendants » auraient vécu dans leur enfance, « surtout, bien sûr, dans le rapport à la mère ». La formatrice nous parlera de l’oralité, des liens qui sont souvent tissés entre le rapport à la boisson et le rapport au sein tété par le passé. La seule référence qu’elle donnera sera le psychanalyste Winnicott (le fondateur de la notion moralisatrice et rétrograde de « mère suffisamment bonne »).

[Je connais les théories sur le rapport sein-bouteille, qui prennent pour base que l’alcoolique tire son vice d’un rapport pas très sain au sein de sa mère. Ce sont des théories ultra-dangereuses dans la mesure où elles stigmatisent les mères, imputent la responsabilité de l’alcoolisme à la seule famille, et n’analyse en rien l’alcoolisme lié au monde du travail, aux contraintes de société, etc. Ça fixe le problème de l’alcool exclusivement sur le rapport parent-enfant, ce que les psychosociologues ont réfuté depuis. D’ailleurs, cette idée est abandonné depuis longtemps. On la cite seulement comme métaphore amusante.]

Puis elle parlera des « deuils non faits » hérités de l’enfance, et du rapport à la mort, « car l’alcool, paradoxalement on le boit pour se réchauffer, pour vivre, mais c’est ce qui nous tue ».

[Ah, OK. Deuils non faits, c’est encore une notion psychanalytique, pas très claire d’ailleurs. Quant au paradoxe, c’est un peu une grosse banalité de comptoir, mais bon, je me tais. La formatrice a l’air d’être toute contente de sortir ça comme un scoop, alors que n’importe quel-le hébergé-es du Passage aurait potentiellement pu le dire dans un moment d’inspiration poétique.]

La formatrice N°1 va alors sauter de son siège et lancer une formule surprenante : E=SIC (je n’ai pas su si c’était SxIxC ou S+I+C, Audrey me dit que c’était des x) avec l’Expérience (E) de l’alcool qui est un mélange entre la Substance (S), l’Individu (I), et le Contexte (C).

[J’ai d’abord cru à une technique pédagogique simple, mais non, c’est bel et bien une « formule tirée des travaux d’Olivenstein », dixit la dame. Je la trouve aussi floue que celle de Drake, vous savez, cette formule sensée évaluer la probabilité que d’autres êtres intelligents vivent quelque part dans l’univers. La formule de Drake n’est pas très utile, tant chaque paramètre varie, mais là, c’est pire, parce que ça fait savant, ça fait joli, mais rien n’est précisé sur chacune des lettres. Une sorte de vernis, quoi. Alors je me suis dit que la formatrice avait peut être recopié E=SIC sans regarder de près Olivenstein. J’ai donc cherché un peu, depuis. Et Claude Olivenstein, c’est un psychanalyste, encore... Mais pas n’importe lequel. Le champion des histoires de bouches, de tétées, de biberons, de langue, en rapport avec la bouteille. Celui qui écrit : « Le phénomène de la drogue recouvre, avant tout, une relation parents-enfants », tiens, comme la formatrice. Celui qui était l’invité permanent de l’émission Les dossiers de l’écran il y a vingt cinq ans, parce qu’il a vendu un livre à 500 000 exemplaires un livre intitulé Il n’y a pas de drogués heureux [5]. L’Express, qui n’est pourtant pas vraiment un journal progressiste, le désigne comme « le détenteur exclusif du discours autorisé sur la toxicomanie » [6]. Et pas besoin d’être un sceptique radical pour le critiquer : dans le magazine Lire, en 1995 on le lit se faire étriller sur un autre bouquin : « son propos, peu scientifique, fait songer à un hymne gratuit, désordonné, répétitif, plutôt qu’à une réflexion posée sur ce lieu clé de l’espèce humaine. » [7]. Je suis étonné que dans une formation professionnelle, on nous enseigne des trucs plus ou moins périmés.]

Je suis très gêné d’entendre la question de l’alcoolisme exclusivement ancrée sur la personnalité du patient. Au bout d’un moment, je ne tiens plus et je pose (aimablement) la question suivante : « on ancre beaucoup le rapport à l’alcool dans une relation de l’individu à un manque de sécurité dans l’enfance. Mais n’est-ce pas nier toutes les raisons sociopolitiques qui font l’alcoolisme de pas mal de monde, que ce soient les rituels sociaux dès le jeune âge, la casse du travail, les licenciements, les gens qui sont traités au boulot comme des moins que rien, les chômeurs, les Rmistes qui sont traqués et moqués ? ». Je crois que j’ai dit à peu près mot à mot ça. La formatrice m’a répondu un truc nébuleux du genre oui, bien sûr, mais tout de même, tout part d’un terrain lié à un manque de sécurité né dans la relation familiale.... Ah. Et la question de la société va re-disparaître de son discours.

[Ça c’est un des trucs les plus choquants pour moi. Bien sûr que la famille a un rôle important ! Mais tout ancrer dans la famille, c’est tout d’abord faire imputer la faute aux parents, comme à l’époque où on disait (avec Bettelheim, tiens) que l’autisme c’était en grande partie la faute de mères trop froides avec leurs mômes. Bonjour les dégâts auprès des familles. En outre c’est impossible à contredire. Le sentiment d’insécurité, c’est comme de se fritter avec un parent, c’est inévitable, tout le monde le vit, donc utiliser une notion aussi floue que ça n’a guère sens. C’est un peu comme si on me disait : l’alcoolisme, ça vient toujours du fait qu’on doute. OK. Quand on dit ça on ne dit strictement rien. Surtout, ce qui me met le plus le rouge au front, c’est que c’est une manière involontaire peut être, mais efficace pour dépolitiser complètement la question de l’alcoolisme. Pourquoi ne pas aborder la perte d’emploi, très causale de la consommation d’alcool... ou la mise à la rue ? En gros, on impute toute l’addiction à l’individu, sans trop analyser ce qui, dans la société, l’encourage voire la créé, et surtout nous allons le voir, la maintient.]

12h45 c’est Brigitte qui nous sort de l’ornière, en réclamant la pause déjeuner, prévue pour 12h15.

[On profitera du repas pour préparer avec elle un « plan ». Partant du constat que nous n’avons rien appris ce matin, que rien de ce qui est dit n’est adapté à notre public, et surtout que l’accès aux soins n’est pas rediscuté du tout, on opte pour une stratégie de Volley-ball : je (re)sers le sujet, et Brigitte smash avec l’histoire de notre habitant J., qui est venu pour une cure et s’est enfui tellement vite le 3e jour qu’il en a même oublié ses bottes. Ça devrait contraindre à causer un peu « utile ».]

On retourne en formation à 13h45. La formatrice N°1 est partie, la N°2 est là, et se joint à elle un médecin que je connais, Alain Kerspern. Il m’a déjà tripoté un pied, il est spécialiste des blessures sportives, et comme je l’avais déjà lu, il est référent en alcoologie. La formatrice démarre sur la question du déni général des alcooliques sur leur situation, et sur la manière d’aborder la chose doucement. Au bout de quelques instants, mes collègues, dont de mémoire Fabien, pointent le fait que notre public, lui, n’est pas dans le déni du tout. C’est là qu’avec Brigitte, on fait notre service-volée.

Je commence en disant que notre principal problème est le monceau d’exigences qu’on demande au public alcoolique précaire. On lui demande d’être patient (alors qu’il crève), on lui demande d’arrêter d’abord les autres toxicomanies (alors que lorsqu’ils veulent arrêter les autres toxicomanies, on leur rétorque d’arrêter d’abord l’alcool [8]) on lui demande de « témoigner d’une grande motivation » (alors que ses toxicomanies l’avachissent). En gros, on lui demande d’être aussi en pleine forme qu’une personne non-toxicomane, non alcoolique, pour affronter la cure ! On lui demande ensuite d’entrer dans un hôpital psychiatrique (sympa, d’être rangé en psychiatrie quand on a une estime de soi très basse) et d’affronter la froideur et le moralisme de certains employés, notamment à l’accueil. Brigitte raconte alors comment autant elle que notre hébergé J. ont failli s’enfuir dès l’inscription de début de séjour, tant fut raide l’accueil. Puis comment, quand on vous vide les poches pour virer le morceau de shit, et quand on vous loge près d’un parc où errent les malades mentaux, il est difficile d’affronter une désintoxication (d’ailleurs J. s’enfuira sans demander son reste).

[Anecdote : pendant la formation, on entendra des cris aux alentours, des malades déambulant.]

La réponse de la formatrice sera quelque chose d’assez mou, du genre « ah oui, ça c’est un problème plus vaste, de société ». C’est tout. Je n’en reviens pas. On repose la question : « pourquoi ne pas former un peu les accueillants de l’hôpital ? », mais on comprendra, au bout d’un temps assez long, qu’il n’en a jamais été question et que de toute façon, il n’y a pas les moyens. Je hasarderai un dernier « et même si on communiquait sur cette question directement à l’hôpital ? ».... Nous n’aurons pas d’autres billes sur la facilitation de l’accès au soin des alcoolodépendants.

Il est environ 15h15, on oublie la pause, et c’est au docteur de parler. Il sort un diaporama de son ordi, qu’il n’arrive pas à projeter sur le mur (il faudra lui filer un coup de main). On comprendra ensuite que ce diaporama n’est pas de lui.

[Quelques détails m’ont paru surprenants. Le premier porte sur l’insistance sur la génétique dans l’alcoolisme, et sur des pourcentages bizarrement ronds qu’il nous a montrés (50% de corrélation pour les jumeaux par exemple). S’il est plutôt rare d’avoir des % si ronds (en général c’est plutôt 49, ou 51, là tous les chiffres étaient des dizaines rondes) il faut surtout des techniques précises pour distinguer ce qui est purement génétique de ce qui est influence de l’éducation10. Et là encore, le médecin a beaucoup insisté sur le caractère endogène du problème, émanant de la personne, sans rentrer du tout dans les problématiques plus sociales.

Le second détail porte sur une question posée par Audrey sur la violence et l’alcool : en gros, la violence est-elle le fait du produit seulement, ou de ce qui l’entoure ? Le médecin n’a pas paru comprendre la question, et a cité une étude de psychologues grenoblois du milieu du XXe, sans trop donner de détails. Achraf revient alors à la charge en disant « ne serait-ce pas un peu l’effet placebo ? ». Il répond que non et là j’ai su qu’il n’était pas bien au point. Je connais bien le sujet car l’une des trois personnes qui bossent le plus sur ça est l’ami Baptiste Subra, du laboratoire interuniversitaire de psychologie sociale—Personnalité, Cognition, Changement Social (PC2S) de Chambéry. Sa thèse montre que le placebo d’alcool (faire croire à quelqu’un qu’il a pris de l’alcool alors que non) génère autant de violence que la prise réelle.]

L’exposé en tant que tel oscille entre le très basique et le technique, trop technique, sur les médocs. Je note que ses diapos présentent non pas des molécules actives, mais une marque de médicaments (dont l’Aotal®), en l’occurrence ceux de Merck. Je pose alors à peu de choses prêt la question suivante (je m’en rappelle parce que je l’avais écrite) : « Les techniques dont usent les industries du tabac ou de boissons dont nous parlions ce matin s’appellent des « pieds dans la porte » et fidélisent fortement les consommateurs par l’échantillon gratuit. C’est très efficace. Mais c’est aussi une des spécificités du champ médical, grandement envahi par les « visiteurs » médicaux (surtout visiteuses d’ailleurs) qui viennent promouvoir des marques jusque dans les cabinets privés et les couloirs de l’hosto. Au travers de cadeaux allant des stylos et des échantillons gratuits aux sponsorings de colloques de cardiologie aux Seychelles (véridique, de mon pote Pierre, interne en cardiologie), les industriels savent qu’ils exercent une séduction qui n’a rien à voir parfois avec la valeur du médoc, mais qui marche. Comment comprendre alors qu’on nous offre d’entrée de formation des objets Merck ? N’est-ce pas le même genre de pratique ? Quel est le lien entre cette formation et Merck ?  Je pose la question parce que personne ne nous en a parlé avant. ».

Là, nous avons eu une réponse assez marrante : d’abord, dit la formatrice N°2, le café et les croissants du matin étaient payés par Merck aussi, qui est un partenaire de Contact. « Effectivement, on aurait dû vous le dire, mais bon c’est pas bien important, hein, ils n’ont pas d’influence sur nous. N’est-ce pas Alain ? » « Oui », aquiesce-t-il en souriant, « en tout cas je ne ressens aucune influence sur moi, je ne suis pas du tout influencé par ce genre de procédé ». Surprenant, car il y a plusieurs études qui montrent que les médecins se déclarent presque tous indépendants vis-à -vis de ça, mais quand on leur demande s’ils trouvent que leurs collègues le sont, ils répondent oui pratiquement à 100%. Bref, je n’insiste pas. On les a sentis un peu gênés aux entournures, mais ils ont assez vite éludé le problème de conflit d’intérêt potentiel [9].

On nous a alors parlé un peu du réseau Contact, et des structures pour alcoolodépendants. Alcooliques Anonymes, la Croix Bleue, la Croix D’or, Vie Libre et Vivre sans alcool. La psychologue et le médecin étaient en désaccord sur lequel des cinq n’existait plus sur Grenoble. Avec Brigitte nous posons de désespoir la question : quels interlocuteurs pouvons-nous avoir pour une approche un peu sécurisée pour notre public, spécialement fragile ? On nous dit... « ben nous, Contact ». Je ne suis pas rassuré.

À 16h40, la formatrice nous dit que c’est fini. Sur les douze ou treize stagiaires, quatre n’ont pas ou peu parlé. J’ai bien tenté une fois de demander « et vous, votre public se heurte-t-il aussi à des problèmes institutionnels ? » et si l’une des personnes avec public SDF a répondu, la psychologue a repris la parole tout de suite après.

On nous remet une feuille d’évaluation, avec des questions et une demande de note. J’ai mis quelques unes des remarques que je vous ai énoncées, et comme note, j’ai mis un 5/20 bien clément. On est sortis dans le froid hivernal, mais j’étais déjà glacé de l’intérieur.

Pour rejoindre la sortie, j’ai longé l’Unité Groddeck dont s’est enfui J. Je repense au Livre du ça de Georg Groddeck que j’ai lu et qui dit que toute pathologie est d’origine psychologique, et que tout orifice doit être comblé, même les trous d’oreille et de nez, procurant une jouissance quasi-sexuelle. Groddeck, c’est la relation acné-désir (sic!). Mais c’est aussi une forme d’eugénisme et un mauvais trip sur la pureté du sang [10].

Et c’est en me fourrant le doigt dans l’oreille que je longe le bâtiment d’après. Le bâtiment Winnicott. Il est temps que je m’en aille.

Richard Monvoisin, 30 novembre 2008

[1] le Passage/La Place est le seul lieu d’accueil de la ville de Grenoble acceptant des SDF polytoxicomanes accompagnés d’animaux. Il est géré par l’association Relais Ozanam.

[2] Pour les amateurs d’histoire sordide, on pourra lire S. Odier, Saint-Égrève, Des horreurs de Vichy à la médicalisation d’un asile (1930-1960), extrait de Samuel Odier, Condition d’internement des aliénés à l’hôpital psychiatrique de Saint-Égrève des années 1930 aux années 1950, mémoire soutenu en 1993 à l’université de Lyon 2 et édité par l’hôpital de Saint-Égrève en 1998.

[3] Pour le détail des fraudes de Bettelheim et cerner un peu le personnage, il y a un petit chapitre qui lui est consacré dans de ce dossier de Larivée & Van Gijseghem Chapitre Bettelheim. Theo Peeters a consacré un livre à cette fraude, appelé Autisme : la Forteresse éclatée, Pro Aid éditions 1994, et Richard Pollack a écrit Bruno Bettelheim ou la fabrication d’un mythe, aux Empêcheurs de penser en rond, 2003.

[4] Parmi bien d’autres exemples, comme parler de psychique (relatif à la psyché, l’âme) au lieu de psychologique (relatif à la psychologie), pulsionnel au lieu de compulsif – ce qui n’a pas du tout le même sens, une pratique compulsive comme les TOCs ne relevant pas spécialement d’une pulsion (terme qui d’ailleurs n’a de sens qu’en psychanalyse.)

[5] Le drogué heureux, certes rare, existe portant, comme le défendent la revue ASUD et les collectifs d’auto-support de réduction des risques.

[6] Cécile Thibaud, L’Express, 21 janvier 1999

[7] Françoise Harrois-Monin, Lire, mars 1995

[8] C’est un point que m’interroge beaucoup : n’est-ce pas un des seuls cas pour lesquels on conditionne aussi fortement un accès au soin ? J’ai posé la question aussi au médecin, mais je n’ai pas compris la réponse.

[9] Une association, le Formindep, travaille sur le sujet de l’indépendance des formations avec les industriels pharmaceutiques.

[10] Extraits tirés du livre Nasamecu, la nature guérit, de Groddeck (1923) :

« Et si l’on veut mieux faire encore, on déclassera jusqu’au niveau le plus bas de la société humaine tous les éléments vraiment médiocres, mauvais dès leur naissance, ou issus du mélange avec d’autres races. On les privera des devoirs et des droits du citoyen, pour en faire un nouveau prolétariat. Le moment est venu : si nous souhaitons réellement offrir à l’ouvrier allemand des conditions d’existence dignes, chose aussi nécessaire que légitime, il nous faut donner à l’ouvrier une assise faite de créatures de basse extraction sur laquelle il puisse s’appuyer. ». (Groddeck, p 101).

Encore ?

« Il est déjà bien regrettable que notre époque approuve les unions avec des étrangers. Mais le mariage avec des gens de couleur est un crime qui devrait être sanctionné au moins par la privation des droits civiques frappant les époux et leurs enfants. Quand on trahit son sang, on ne mérite pas d’être citoyen.» (Groddeck, p 168) Flippant, non ?



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