Friday 16 July 2010 par CCPD
[Infos locales] [Répression / Contrôle social] [Soupe politicienne]Michel Destot demande un Grenelle de la sécurité urbaine
Notes sur des évolutions sécuritaires actuelles
On le sentait venir dans Les Nouvelles de Grenoble le mois dernier, c’était dans Le Daubé avant-hier, c’est dans Le Monde d’hier : Michel Destot demande au premier ministre un « Grenelle de la sécurité urbaine ».
Michel Destot demande un Grenelle de la sécurité urbaine - 13 juillet 2010
J’ai appris avec consternation le décès par balle d’un jeune homme ce lundi en fin d’après-midi à Grenoble. Quelles que soient les raisons de ce meurtre, je veux assurer sa famille et ses proches de mes pensées émues. Ce meurtre s’inscrit malheureusement dans une vague de violence qui touche depuis plusieurs mois l’agglomération grenobloise. Des faits d’insécurité encore plus graves se sont déroulés ces dernières semaines à Nancy, Paris, Nantes, Toulouse, Clichy la Garenne, Montpellier, Versailles, Cachan, Cucq ou encore à Bordeaux. Les maires sont aujourd’hui régulièrement interrogés par leurs concitoyens qui expriment de réelles inquiétudes face à ces actes de violence. Au nom de l’Association des Maires des Grandes Villes de France, je demande donc la convocation, sous la présidence du Premier ministre, et avec les Ministres de l’Intérieur et de la Justice d’un véritable Grenelle de la Sécurité Urbaine avec les élus des associations concernées. Je réitère également une nouvelle fois au Ministre de l’Intérieur ma demande ferme d’affectation de moyens supplémentaires pour la Direction Départementale de la Sécurité Publique de Grenoble. Il n’est plus possible aujourd’hui de se contenter de déclarations d’intention ; l’État doit donner aux forces de l’ordre la possibilité d’assurer réellement leurs missions de sécurité et de tranquillité publique, évidemment en terme de résolution des crimes et délits mais aussi et peut-être surtout en terme de protection de tous nos concitoyens. (1)
Quelques clefs pour comprendre ce qui se dit là.
1.
Depuis plusieurs années, l’État réduit le nombre de policiers nationaux en poste à Grenoble, comme dans toute la France (2). On ne va pas s’en plaindre : nous qui signons ce texte, nous passons de meilleures journées quand nous ne croisons pas d’uniformes à longueur de temps sur les trottoirs, et nous nous sentons plus en sécurité quand nous ne croisons pas les voitures de nuit de cranes rasés de la BAC. Mais ce désengagement n’est pas sans poser problème aux gestionnaires locaux. Même la population s’en trouve parfois gênée, et oui, par exemple quand il s’agit d’aller déposer plainte. Les commissariats de quartier de Saint-Bruno et Notre-Dame ne sont plus qu’une légende, ils ont fermé autour de 2007. Il faut maintenant aller faire la queue à la Maison Poulaga Centrale, en face des trois tours. On ne va pas s’apitoyer ici sur le chômage des pauvres fonctionnaires de police, qui sont principalement là pour maintenir un ordre injuste, l’ordre de la société capitaliste moderne, ni demander des moyens supplémentaires pour le ministère de l’Intérieur, qui en a à notre goût bien assez. Mais pour comprendre le maintient de l’ordre aujourd’hui’hui, il faut étudier ses modifications. On constate que la politique orchestrée par Nicolas Sarkozy aboutit à une déconcentration des forces de police. Déconcentration : l’idée est de confier la gestion de l’ordre public, et ses coûts, aux collectivités territoriales. La sécurité était pourtant reconnue par tous, des communistes aux libéraux en passant par les socialistes et les gaullistes, comme une fonction régalienne de l’État. Oui, mais il semble que c’en est fini de l’exclusivité du monopole de la violence légitime. C’est une tendance générale et mondiale, qui trouve des illustrations à d’autres échelles (3). Pour ce qui nous concerne localement, ce désengagement de l’État vise à forcer les municipalités à assumer une tâche qui n’était pas la leur. D’où le développement des polices municipales (18000 policiers pour 3500 communes en France, contre 5600 policiers pour 1748 communes en 1984 (4)). Différentes réactions sont possibles. Certaines communes refusent d’assurer les carences de l’État et se content de réclamer le retour de la police nationale. D’autres tâchent de palier au « manque ». Échirolles en est une bonne illustration, qui a doublé les effectifs de sa police municipale ces dernières années (5). Grenoble s’engage derrière elle, et est en cours de recrutement de 16 nouveaux policiers municipaux qui vont s’ajouter aux 89 existants, pour assurer le passage aux horaires de nuit (jusqu’à 2 heures du matin).
Pour que les policiers municipaux puissent remplacer « efficacement » les fonctionnaires de police, il paraît logique de les armer pour qu’ils ressemblent plus à des policiers qu’à des jardiniers. Le Daubé du 1er juin : « Dans la commune [d’Échirolles], les policiers municipaux sont tous armés d’un 38 spécial, d’une bombe lacrymogène et d’un tonfa, mais ne veulent en aucun cas se substituer )à la police nationale "On est des locaux, une police de proximité qui s’inscrit en complément de la police nationale" précise M. Carballo [responsable de la police municipale d’Echirolles] ». Vous avez dit « police de proximité »? Rappelons que le terme ne désigne pas une équipe de médiateurs ou d’éducateurs qui seraient la pour parler avec les gens du quartier et désamorcer les conflits, mais bien une partie des forces de répression du système. Ce ne sont pas que des mots, et des habitants de Villiers-le-Bel témoignent par exemple de la belle « proximité » que leur offrent les Unités territoriales de quartier, la police nationale de proximité, flash-ball à la main (6). La moitié des 3500 polices municipales sont donc armées. C’est fort logiquement que Brice Hortefeux a récemment ré-autorisé par décret les mairies à armer les flics municipaux en Taser (7). C’est fort logiquement aussi que la Ville de Grenoble réfléchit à armer les municipaux grenoblois (un flash ball par voiture, en plus des gilets par-balle). La décision n’est pas encore officiellement prise, elle le sera à la rentrée.
A noter dans cet effort de faire assurer par les collectivités territoriales les coûts engendrés par la sécurité : la vidéo-surveillance. Sur ce terrain aussi, l’État tente d’économiser en déléguant aux mairies les coûts de sécurité. Les caméras grenobloises ont été installées par la Ville, non pour la préfecture ou la police nationale. Voilà comment cela se passe : les Directions Départementales de la Sécurité Publique relaient auprès de mairies les demandes pour ces équipements. A cela s’ajoute l’attractivité du financement partiel (40% en moyenne) par un fond interministériel, le FIPD (8). Et ce sont ainsi les communes qui payent, et qui se retrouvent parfois embarrassées de jouer les auxiliaires de police. Ce qui donne une petite chance aux opposants à la vidéo-surveillance, car il est tout de même plus facile de faire pression sur une mairie que sur une préfecture. Et les élus, gênés, nous expliquent que non, ce n’est pas vraiment pour la police mais pour la voirie, etc etc, comme à Grenoble ces derniers mois (9). Mais qu’il soit tout de même clair que les caméras de vidéo-surveillance sont des outils de police, non de voirie, et qu’elles sont financées comme telles par un fond interministériel de lutte contre la délinquance, non par un fond interministériel de lutte contre les retards des bus.
A rapprocher de cet déconcentration de la sécurité, il faut noter les approches « transversales » de « territorialisation » de la sécurité. Depuis le début des années 1980, l’État tâche d’associer de nombreux acteurs locaux à la « production de la sécurité ». Depuis 1997 cette politique est mise en place dans le cadre des Contrats Locaux de Sécurité (CLS). Autres sigles importants du domaine : CCPD (Conseils Communaux de Prévention de la délinquance, 1982), PDS et PLS (Plans Départementaux et Locaux de Sécurité, 1993). Communes, organismes de transports, éducateurs, enseignants, policiers sont amenés à travailler ensemble dans le cadre d’une politique interministérielle (combinant « politique de la ville » et « prévention de la délinquance ») qui associe répression et prévention. « Prévention » étant entendu dans un sens extrêmement restreint qui fait que finalement « répression préventive » décrit mieux le processus (10). C’est probablement inspiré de ces expériences que Michel Destot réclame la présence au « Grenelle » « des élus des associations concernées ». Cette mise en réseau des acteurs locaux dans une perspective sécuritaire est à lier à la déconcentration de la sécurité si l’on veut comprendre ce qui se joue : elle consiste à faire jouer à d’autres (profs, éducs) des rôles dans le processus sécuritaire. Plus d’efficacité sans peser sur le budget du Ministère de la Police.
2.
Depuis quelques mois, plusieurs faits divers tragiques, sanglants ou barbares se sont passés à Grenoble. Il faut le remarquer, la lecture du Daubé certains matin avait de quoi faire frissonner. Un homme de 62 abattu par balle rue Nicolas Chorier devant le collège (8 mai), une série d’agressions dont un viol dans la rue et des appartements à Échirolles (fin mai), un étudiant se prenant un coup de couteau au centre-ville (le 9 avril), puis un autre la semaine dernière, enfin un meurtre pas balle sur fond de trafics à l’Ile Verte cette semaine... Si on ajoute à ça pas mal de petits faits divers, braquages de bijouteries et bars-tabac, et la « guerre des gangs » de 2007 qui avait fait au moins huit morts dans l’agglomération, nous valant le charmant surnom de Chicago-sur-Isère dans Le Monde et Libération, tous les éléments sont réunis pour faire vendre pas mal d’exemplaires du Dauphiné Libéré et faire connaître Michel Destot comme « le Maire qui sut réagir et refuser que sa ville s’enfonce dans la spirale de la violence en convoquant un Grenelle de la sécurité urbaine ». Les évènements de certains mois n’ont aucun lien entre eux ni avec ceux de 2007. On peut donc parler de tragiques coïncidences. On peut se demander comment réagir dans une situation comme celle-là. On peut aussi tâcher d’instrumentaliser ces agressions, comme le firent brillamment Brice Hortefeux en avril, qui se rendit à Grenoble en avril suite à des coups de couteaux pour jouer au VRP de la vidéo-surveillance et nous coller des CRS dans les rues du centre-ville, ou Jérôme Safar, qui jurant ses grands dieux qu’il n’était ni-pour-ni-contre la vidéo-surveillance, en profitât, quelle aubaine, pour nous révéler l’idée de nous installer une centaines de caméras ni-pour-ni-contre dans les rues (11).
Notre société est de plus en plus violente, soit. Cette violence se manifeste par des « pétages de plombs », des agressions barbares et inexcusables, soit. Elle se manifeste aussi, et on en parle moins car c’est moins visible, par de nombreuses dépressions, prises de médicaments, efforts constants pour ne pas péter un plomb, subir en silence, et pas besoin d’expliquer cette violence là à tous ceux et toutes celles qui fréquentent le monde du travail.
Notre société est violente. La police aussi. C’est même officiel semble-t-il depuis que le groupe La Rumeur a été relaxé de la plainte qui avait été déposée contre lui à propos des centaines de personnes abattues par la police dans les quartiers. Prévient-on la violence sociale par des moyens technologiques et avec des policiers? Évidemment non. Les policiers peuvent jouer aux colmateurs de fuites, faire le tri entre les « bons » et les « mauvais » citoyens. Tracer une frontière dans la société entre les délinquants et ceux qui subissent la délinquance, avec tout ce que cette frontière a d’arbitraire. Pour supprimer la violence de cette société capitaliste, patriarcale, industrielle et sécuritaire, c’est cette société qu’il faut supprimer. Qu’on nous excuse de le dire crûment. Ce n’est plus très à la mode, moins qu’il y a trente ans, mais c’est toujours aussi vrai, et d’autant plus d’actualité que les ravages sociaux et environnementaux s’accroisse. Alors on le dit ici, au risque de passer pour ringards.
3.
Il faudrait également parler des efforts de Michel Destot pour briller au niveau national, dont ce communiqué de presse n’est qu’un des effets. Mais il serait alors reproché à ce texte de s’en prendre à ce pauvre homme, contre lequel nous n’avons rien de particulier. Alors on l’épargne pour cette fois.
Un « Grenelle de la sécurité urbaine », sur le terrain politique que nous connaissons actuellement, n’annonce rien de bons pour les habitants. Nous appelons chacun à se documenter, à faire circuler des informations et des analyses, et à s’organiser pour résister aux politiques sécuritaires, à Grenoble comme ailleurs.
En guise de conclusion, on rappellera qu’une fois ces faits connus, il serait politiquement malheureux d’en tirer la conclusion qu’il faut se battre pour une nationalisation de la sécurité. C’est semble t-il l’option retenue par les écologistes grenoblois qui protestaient contre l’extension des horaires de la police municipale en réclamant plus de policiers nationaux. Réclamer plus de policiers est rarement une option retenue par celles et ceux qui se battent pour la liberté et pour l’égalité. Une critique radicale de la police est plus que jamais d’actualité, en particulier au moment ou le pouvoir commence à prendre en compte les analyses écologistes, évidemment à la sauce autoritaire (12). Mais chacun voit midi à sa porte.
Démontage des caméras. Contre les politiques sécuritaires.
Comité Contre les Politiques Dépolitisantes (CCPD)
(1) communiqué de presse de Michel Destot, sur http://www.micheldestot.fr/grenoble... . Publié intégralement dans Le Daubé, relayé dans Le Monde.
(2) L’objectif national étant de passer de 148563 policiers en 2008 à 143734 en 2011.
(3) Vigiles, maîtres-chiens, et autres agents de sécurité en croissance de 3% par an (lire http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/06/14/01016-20100614ARTFIG00631-nomination-d-un-m-securite-privee.php), polices municipales pour les collectivités territoriales, sociétés de mercenaires privées à l’échelon international.
(4) Le Daubé, 1er juin 2010.
(5) idem.
(6) « L’infâme petite cuisine de M. Bronner, sur http://soutien-villierslebel.com/bronner.pdf (7) Le Monde, 27/05/2010
(8) Lire « Gouale contre les mirettes » sur http://grenoble.indymedia.org/2010-04-14-Gouale-contre-les-mirettes
(9) Lire « La mairie ment carrément sur les caméras » dans Le Postillon n°5.
(10) Lire « Au doigt et à l’œil » sur http://grenoble.indymedia.org/2010-03-27-Au-doigt-et-a-l-oeil
(11) « Une demi-compagnie de CRS dans les rues » sur http://grenoble.indymedia.org/2010-04-28-Grenoble-Une-demi-compagnie-de-CRS
(12) A ce sujet, lire Jaime Semprun et René Riesel « Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable », Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008.
Suite aux évènements de Villeneuve (http://grenoble.indymedia.org/2010-...), le maire a publié un nouveau communiqué de presse, qui "réclame avec force la tenue d’un Grenelle de la Sécurité Urbaine, qui réunisse, aux côtés des Ministres compétents, les principaux élus concernés (par l’intermédiaire de leurs associations) et les préfets afin qu’une stratégie commune soit élaborée, notamment en terme d’affectation de moyens" (sur son bog, repris intégralement dans Le Daubé d’aujourd’hui.
L’idée de ce "Grenelle" continue de faire son chemin. Les passionnés pourront s’en faire une idée sur le blog de Michel Destot, qui relaie les nouvelles prises de positions du maire sur la sécurité.
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