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« La ville de demain : un défi culturel ? », une taupe dans les chaînes de production de l’idéologie.

Monday 13 February 2012 par Didier Moineau

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Les 2 et 3 février derniers avait lieu à Saint Martin d’Hères un colloque (euh, pardon, des « journées de rencontre et de réflexion ») ayant pour thème « La ville de demain : un défi culturel ? ». J’étais tombé par hasard sur « Périphériques », la petite revue consacrée à la culture à SMH, qui annonçait avec fierté l’évènement, et comme je suis sensible à la place que prend la culture dans le maintien ou l’avancée de ce monde caca, j’avais décidé d’être de la partie. Voici donc le court récit d’une taupe en milieu hostile : bienvenu-e-s chez celles et ceux qui malaxent nos imaginaires pour nous servir la bouillie de « la ville de demain ».

Bon, déjà, il fallait pouvoir entrer. Premièrement tenter une feinte de coprs pour éviter le tract du Front de gauche distribué devant l’Heure Bleue, la salle de spectacle qui accueille le colloque. Ensuite, alors que nulle part il n’était annoncé que l’évènement était payant, j’apprends dans le hall d’entrée qu’il va me falloir m’acquitter de la somme de 30 euros si je souhaite rencontrer et réfléchir avec des gens dont c’est le métier. Argh. J’annonce que je n’ai pas la somme demandée. C’est pas grave : pour les étudiant-e-s c’est seulement 15 euros. Je ne les ai pas non plus. Moment de flottement, la dame appelle sa cheffe, finalement je vais rentrer avec une invitation, et moi aussi j’ai le droit à la pochette surprise du colloque et au stylo « Saint Martin d’Hères ». S’il vous plait... Sur la fiche de renseignements, j’écris que je suis titulaire d’un master de sociologie, spécialité « arts et culture », ce qui est tristement vrai. J’essaye alors de me souvenir de mes années universitaires et j’essaye d’adopter la même attitude que tout le monde : décontracté mais intello. Je quitte mon anorak pour mettre en avant ma chemise, on ne sait jamais...

Qui sont les gens qui peuplent la salle ? Refaisons un peu de sociologie : une grosse centaine de personnes, bien mises, avec quelques fois une petite touche de fantaisie dans l’habillement (n’oublions pas que nous sommes dans le domaine de la culture), moyenne d’âge 40/50 ans, très majoritairement des visages pâles, dont beaucoup se connaissent et se claquent la bise. Ça a l’air d’aller. Les cinq intervenants d’aujourd’hui ? Tous des hommes, la cinquantaine, les cheveux blancs ou grisonnants, en costard. Les autres ? Des professionnel-le-s de la culture, soit selon la liste glissée dans la pochette surprise, un large éventail qui va des différents grades universitaires aux directeurs de salles de pestacle en passant par une tripotée de « chargé-e-s de mission » (à vos ordres !). Je me dis qu’on va bien se marrer.

On commence d’ailleurs avec les élus, qui nous assènent leurs discours foireux de rigueur. René Proby, maire communiste (pfffrrr ahah) de la ville commence par poser les jalons : « la culture crée du lien social », c’est pour ça qu’on l’aime bien. Ensuite, c’est son adjoint (à la culture, pour celles et ceux qui se sont déjà endormi-e-s) qui nous fait un petit festival de novlangue : « le désir de ville », la culture comme urbanité », « reconstruire la ville sur elle-même », le « bassin de vie ». Je commence à chercher le décodeur.

Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles, qui co-organise le colloque, poursuit. C’est lui qui anime, bien dans ses chaussettes. Déjà, il est content : « [Il] habite à Saint Martin d’Hères, et c’est la première fois qu [’il] participe à un colloque aussi près de chez [lui], mouahah ». C’est vrai que moi je suis venu en vélo, mais lui quand il va réfléchir, il doit plutôt prendre le TGV ou l’avion... En tous cas, il nous apprend que « la grande ville aujourd’hui c’est la métropole » et que « les arts et cultures et le patrimoine représentent un réservoir de sens pour construire la ville de demain ». Il nous achève avec une citation d’Italo Calvino (ça fait toujours classe les citations) : « La ville, c’est d’abord un récit imaginaire ». Ah. Moi, bêtement, je croyais que la ville c’était avant tout des rues, des gens... Bah non. La ville c’est aussi ce qu’on en dit, et là je suis bien d’accord. Mais qui a la parole ?

Eric Corijn, philosophe de la culture et sociologue, lui, il habite pas à SMH mais à Bruxelles. Donc TGV. A l’aide d’un magnifique powerpoint qui défile sur un écran géant, il nous fait un joli cours de rattrapage de sociologie. Il nous rappelle que la mondialisation c’est avant tout une urbanisation : tout le monde dans des villes énormes, qui fonctionneraient en réseau. Pour nous prouver ça, il nous montre quelques cartes d’Europe, dont une qui représente simplement... les lignes de TGV. On lui fait confiance, il a l’air de savoir de quoi il parle. Pour lui, le rôle de la culture est d’ « imaginer la ville », et il précise que « la culture urbaine n’est pas une tradition mais une culture projetée, d’où l’importance de la ville créatrice ». Ok. Qui crée ? Sur fond de photo représentant un jeune devant un truc qui brûle, Eric reconnaît un « manque d’ouverture de la culture dominante ». J’apprécie l’euphémisime, et me viennent effectivement en tête quelques exemples de « manque d’ouverture ».

Last but not least : Yves Chalas, prof à l’institut d’urbanisme de Grenoble. Lui, il parle comme ça : « Les enjeux culturels de la métropolisation du territoire ». Et pour comprendre ces enjeux, il faut déjà capter (bande de rustres), les quatre nouvelles données qui caractérisent la ville. Premièrement, la mobilité : en 1950, on faisait en moyenne 5km par jour, aujourd’hui c’est 50. Deuxièmement le territoire : la ville est partout, ce qui revient à dire que « tout habitant est devenu un territoriant », la métropole agissant à la fois comme « mesure et matrice du territoire ». Il fait un peu flipper l’urbaniste, hein ? Troisièmement, « l’interpénétration entre la ville et la nature » : la ville mange la nature, et les habitant-e-s de la ville demandent une « nature sensible » en ville, des jardins par exemple. Quatrièmement, la « polycentralité » : fini le centre ville et les quartiers périphériques, à l’échelle de la métropole, l’attractivité peut prendre place à divers endroits. Du coup « Tout territoriant de la ville-territoire pratique la polycentralité, il n’est plus attaché à un seul quartier. » Comment ça, t’es encore attaché à un seul quartier ? Tu peux pas pratiquer la polycentralité, comme tout le monde ?! Voilà, pour Yves, tout projet de lien entre ville et culture doit prendre en compte ces quatre données, sinon, c’est qu’on doit être un peu con.

Après cette intervention, les hommes à la tribune se féliciteront mutuellement de la qualité de leur discours, puis la parole sera donnée à la salle. Ceux qui monopolisent le micro pendant de longues minutes sont des potes à ceux qui viennent de parler, il s’appellent par leurs prénoms. Ils se demandent qui va gérer les conflits, si on doit plus parler d’économie... C’est très feutré, et chiant. Avant de me tirer, j’entends Chalas déclarer qu’ « un projet urbanistique ne se mesure pas à sa capacité à imposer, mais dans sa capacité à aider la société à s’inventer elle-même ». Cette phrase me fait gamberger, à la fois par sa fourberie grammaticale et par son honnêteté, tout comme l’ensemble du colloque. Ce que je retire de tout ça, c’est que pour les cultureux et urbanistes associé-e-s, pour les gestionnaires de nos vi(ll)es, il vaut mieux nous faire croire que ce sont nos envies que qu’ils sont en train de réaliser... Mais ces envies, comme n’importe quel bâtiment, ne sont-elles pas, elles-aussi, construites de toutes pièces ? Ce jour-là, à Saint Martin d’Hères, j’ai eu l’impression d’assister en même temps à l’analyse et à la construction d’un imaginaire de la ville. Une sorte de cercle vicieux. Au centre, les expert-e-s : illes récoltent la parole des habitant-e-s, la font remonter aux pouvoirs publics après digestion sémantique, puis les politiques rejettent le tout sur la populace. Et on refait un tour.

Selon le Petit Robert, une idéologie est l’ « ensemble des idées, des croyances et des doctrines propres à une époque, une société ou une classe », un « système d’idées, philosophie du monde et de la vie ». Et si, dans ces colloques confortables, on ne faisait pas que chercher, réfléchir et se rencontrer ? Et si, surtout, on y produisait de l’idéologie ?



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