Indymedia Grenoble

Le capitalisme en « Grand Dialogue » à La Poste.

Saturday 2 February 2013 par anonyme

[Travail / Précariat] [Autres infos]

Je ne travaille pas à La Poste, avec ou sans majuscules. J’y ai bossé quelques semaines, l’été, pour me faire de l’argent de poche. Pourtant j’ai l’impression d’être lié à (feu) ce service public d’une manière bien particulière. C’est que mes parents se sont rencontrés à Paris, lors de leur formation à... la poste. J’en connais d’ailleurs un certain nombre, des « couples de postiers ». Vous imaginez les discussions à table : je vivais la tête dans les « recommandés », « l’ouverture », « le DAB » et « la caisse » mais aussi – et surtout – dans les histoires entre collègues. Alors quand mon père, guichetier et caissier, était « de l’après-midi » et qu’il m’emmenait au bureau de poste et me posait devant le casier de tri de ma mère, factrice, en attendant qu’elle rentre de tournée, je n’était pas dépaysé et tout le monde semblait bien content de me voir. Moi je jouais avec les élastiques. Je n’avais pas 7 ans.

Une bonne vingtaine d’années plus tard, je vois comment ce boulot les a usés. Physiquement pour ma mère (vélo + étages = au moins un genou en vrac), psychologiquement pour mon père (management + pressions = tension). Et inversement, aussi. Ma mère est à la retraite. Elle s’est barrée dès qu’elle l’a pu, lessivée. Elle se voyait mal en vélo sous la pluie à 60 ans. Mon père est toujours à la barre, et sa capacité à tenir le coup varie en fonction des équipes dirigeantes qui se succèdent. Je parle avec eux de leur travail à chaque fois que je les vois. Ce qu’ils me racontent est emblématique de la destruction matérielle, physique et psychologique d’un service public.

Alors, pour faire suite à l’article « La mécanique des lettres » posté sur ce site, j’ai eu envie de raconter ce qui se passe du côté des guichets.

Avant, la poste était un service public, où on pouvait envoyer une lettre ou déposer de l’argent. Entre 2006 et 2010, la poste se scinde en trois branches : La Banque Postale, « bien plus qu’une banque » puisqu’elle nous fourgue maintenant assurances et téléphones portables ; le Courrier, qui distribue toujours diverses missives et paquets, mais en concurrence avec d’autres entreprises ; et enfin l’Enseigne, c’est à dire les bureaux de poste. Que ces trois entités soit toujours abreuvées à 100% de capitaux publics importe peu. Ce qui compte, c’est que l’appellation détermine avant tout une façon de faire : la privatisation de la poste a fait tomber les vieux remparts qui la protégiaent tant bien que mal de l’idéologie managériale. Ce processus est une catastrophe, pour les travailleurs comme pour les usagers.

Pour changer la réalité, le management s’attaque tout d’abord aux mots et met en place un vocabulaire de mauvaise science-fiction. Parés au décollage ? Vous n’êtes plus dans un bureau de poste mais dans un « ESC », Espace Service Clients. Il n’y a plus une multitude d’espèces vivantes avec des savoirs-faire différenciés (cadres, guichetiers, comptables...), le monde se divise désormais en deux catégories : « managers » qui n’ont pas d’horaires fixes mais sont sensés faire des heures sup’ ; et « collaborateurs » qui ont des horaires fixes, et que les plus cyniques appellent en riant jaune « les collabos ». Sur une des fiches de renseignements que l’on devait remplir au début de l’année à l’école, quelque part dans les années 90, j’avais écrit que mon père, toujours en bureau, était devenu « ATG2 », pour « Agent Technique de second niveau », ce qui ne veut strictement rien dire. Etait-ce son métier ? Maintenant il est « BOB » 1 ou 2, c’est-à-dire « Back Office Board». Selon ses dires, il vise la dénomination « BOBart ». On pourrait continuer longtemps comme ça, à se perdre dans les initiales et les chiffres pour parler de gens. Dans l’organisation, l’idéologie managériale se traduit par des joyeusetés telles que l’individualisation des primes (mise en compétition des employés) ou le contrôle tournant des guichetiers effectué par... un guichetier, à raison d’un jour par semaine (faire endosser l’uniforme du maton à tout le monde). Tout un tas d’autres ignominies sont sûrement décelables rien qu’en traînant 5 minutes dans votre bureau de poste. Pardon, votre « ESC ».

Qui sont ces fameux managers qui appliquent et font appliquer des règles aussi absurdes. Qui sont ces charognards qu’on paye pour transformer un service public en supermarché ? De jeunes loups, fraîchement sortis de leur école de management, aux dents qui rayent le parquet ? Que nenni ! Du moins pas seulement. La plupart des cadres qui assurent la destruction de la poste y travaillent depuis des années. Ils faisaient partie de « la direction », cette entité informe et un peu obscure, que l’on voyait rarement dans les bureaux de poste, et dont il était de notoriété publique qu’elle ne foutait pas grand-chose et offrait de belles planques à qui voulait bien passer quelques concours internes pour aller moisir dans un bureau. Des gens pas très « compétitifs ». Ces vieux cadres supérieurs encombraient la poste dans sa mue en une entreprise performante. « On » n’en voulait plus. « On » voulait s’en débarasser. Mais ça n’était pas faisable. Alors, pour leur faire croire qu’ils étaient importants, on leur a fait suivre moults stages de management pour que ce soit eux qui portent le grand chambardement. Les dirigeants de la poste ont fait de ces vieux cadres déclassés les agents de leur propre destruction. Certains ont pris leur nouveau rôle très à coeur, se sentant sur la sellette et gesticulant pour obtenir encore quelque promotion bureaucratique. Ils ont enfilé de nouveaux costumes, ont travaillé leurs voix et leur capacité d’improvisation. On leur a appris à devenir managers. Certains d’entre eux sont venus faire chier mon père pendant des heures, l’empêchant de travailler, en lui sortant des sornettes à la limite du New Age telles que « Vous vous rendez compte, Monsieur …, finalement, vous avez de l’or dans les mains ! » alors que mon père essayait d’oublier leur présence pour faire correctement son boulot. D’autres ont pris de plein fouet cette moquerie générale.

Le 15 septembre 2011 à Paris, une salariée de 52 ans se suicide après une longue dépression. L’inspection du travail parle de « faute caractérisée » et d’ « homicide involontaire » de la part de la direction. Le 1er mars 2012 à Rennes, un cadre se défenestre. Le dimanche 11 mars 2012 à Trégunc, un cadre, ancien directeur d’établissement en arrêt maladie, se pend à la plateforme courrier où il travaillait. Le mercredi 31 octobre 2012 à La Fère, un guichetier se pend dans son bureau de poste, quelques minutes après avoir envoyé un mail à deux cadres en leur expliquant son « manque de reconnaissance ».

Comme une odeur de France Télécom, n’est-ce pas ? Ce n’est pas très étrange : avant mes parents ne travaillaient pas à La Poste ou à La Banque Postale, mais « aux PTT », Poste Télégraphe et... Télécommunication. La Poste et France Télécom c’était la même maison. Bien qu’il y ait eu des déménagements, on dirait que les histoires de famille se ressemblent. Le très bon documentaire « Orange amère », qui enquête sur les causes des problèmes chez France Télécom, est d’ailleurs édifiant.

Après cette vague de suicides à la poste (sans parler des tentatives de suicides dont on a pas entendu parlé), la direction nationale a nommé une commission, la « commission Kaspar », pour étudier avec tous les services – et leurs syndicats – ce malaise qui gangrénait plus ou moins insidieusement la poste. Il a été décidé de lancer « le Grand Dialogue ». Ne riez pas. Ne cherchez pas le gourou. De nombreuses réunions avec des managers ont été organisées. Beaucoup de pages de notes ont été prises. Beaucoup de personnes ont eu le sentiment de pouvoir s’exprimer. Mon père m’écrit : « Pour ce que j’en ai ressenti, ces réunions auraient plutôt pour but de cibler certains collaborateurs syndiqués ou non qui seraient mis sur la sellette par leur propre collègue et non plus par la chèferie. Une superbe manoeuvre qui semble porter ses fruits et promet des jours heureux et une saine ambiance entre collègues. Je dis donc chapeau bas à tous les technocrates qui n’ont pas mis un, mais une multitude de vers dans le fruit. ».

Pendant ce temps, quand on va au bureau de poste, on a l’impression d’entrer dans une de ces boutiques de centre commercial et on ne sait pas trop où aller au milieu des rayons. Heureusement, un collaborateur nous saute dessus. C’est qu’il est surveillé. Pendant ce temps, quand on veut faire autre chose qu’acheter un produit, on nous explique qu’il faut appeler le 3631 ou « aller sur internet », parce qu’ici on ne peut rien faire pour nous. Pendant ce temps, de l’autre côté du guichet, on voit des employés qui essayent de nous vendre un forfait de téléphone portable ou une assurance, alors qu’on vient pour acheter des timbres ou poser des sous. Pendant ce temps, des humains nous conseillent d’avoir recours à des robots pour envoyer une lettre.

Parfois, une grande entreprise ferme, ou connait une « restructuration » qui implique des licenciements ou des changements profonds pour les salariés. Si on peut compâtir au désarroi de ceux-ci, on peut aussi discuter de l’utilité sociale des biens produits par l’entreprise. Ainsi, quand une énorme usine pétro-chimique responsable de milliers de cancers ferme ses portes, je comprends la tristesse des ouvriers mais je suis plutôt soulagé. A l’inverse, la poste fournit un service public, socialement utile (en comparaison à l’armée par exemple). Je ne veux pas qu’elle soit détruite. Son but ne doit pas être de faire du profit. Ni ici ni ailleurs on ne doit considérer les travailleurs comme du bétail à bricoler selon les tics de l’idéologie du moment.

Oui, il existe des cadres sympas. Mais à la poste comme ailleurs, le management sent la mort.

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Compléments d'informations :
La mécanique des lettres
par anonyme,
le 3 February 2013

L’article "La mécanique des lettres" (qui traite également de la modernisation de La Poste se trouve là : http://infokiosques.net/lire.php?id... (lisible en ligne) http://infokiosques.net/IMG/pdf/la_... (imprimable)

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