Indymedia Grenoble

GEG vous souhaite une bonne année

Tuesday 5 February 2013 par Maxius

[Infos locales] [Travail / Précariat]

Janvier, une heure du matin, chez M.
Je suis chez elle car il n’y a plus une once d’électricité dans mon appartement. Les gars d’une « entreprise originale dans le paysage énergétique français » sont venus la couper hier matin. Ils étaient deux, cette fois – mesure de sécurité ? – alors que pour la restriction à 1000 watts (dernier dispositif avant suspension totale de fourniture), l’employé était seul. Peut-être une précaution sortie du cerveau de l’un de ces cadres toujours bien en phase avec le réel… Je l’imagine à la réunion du Conseil d’administration : « Si on laisse 1000 watts à une famille (ce qui signifie : impossibilité de se chauffer, pas de lave-linge ni d’eau chaude), le père de famille ne pètera pas les plombs, parce qu’il leur restera un frigo, la télé et une lampe de chevet… Alors que si on coupe tout ! On en vient aux mais, c’est sûr ! »
Amusant : chez le premier employé, comme chez les deux d’hier, s’observe clairement une attitude où essayent de cohabiter deux contenances incompatibles. La première, de reproche, adressé par celui qui, en l’occurrence détient le pouvoir de rendre votre appartement inhabitable, à celui qu’on appelle le « mauvais payeur », qui jouit d’un bien sans en acquitter le prix, qui est donc moralement condamnable en cela qu’il profite indûment du labeur d’autrui.
Mais il y a, incontestablement, (cela s’est vérifié par deux fois, c’est peu, mais je ne compte pas multiplier les expérimentations de contrôle) l’embarras du type qui sait qu’il s’apprête à faire quelque chose d’assez moche ; des scrupules provenant peut-être d’un vieil arrière-fond historique, ce sentiment de solidarité qui a longtemps existé entre les pauvres et les ouvriers – les types étaient chaque fois en bleu de travail… – qui donnait aux anciennes révoltes des classes laborieuses une partie de leur impulsion, simplement parce que « pauvre » et « travailleur », ça désignait finalement une seule et même chose. La séparation qui s’est opérée par la suite a d’ailleurs tendance à s’estomper de nouveau, avec tous ces employés qui dorment dans leur voiture…
Faut-il trouver des excuses aux deux types d’hier ? Ce ne sont pas des ennemis politiques, peut-être simplement deux saloperies anonymes parmi d’autres. Mais il y a quelque chose de touchant dans leur embarras Je n’ai rien fait, quoi qu’il en soit, pour les en sortir. En substance :
« - Bonjour monsieur, GEG, nous venons pour l’impayé… (présentation de soi sur le mode de l’autorité indignée)
- Je ne cache pas d’argent sous mon matelas, messieurs, je ne vis pas sans chauffage en plein hiver pour m’amuser ou faire des économies ! »
Là, esquisse de transition vers la seconde posture, avec un « Eh oui » fort peu administratif :
« - Eh oui, mais nous devons procéder à une cessation de fourniture.
- Que voulez-vous que je vous dise ? Faîtes votre boulot ! »
Et ici, l’instant magique, où l’un d’eux – je ne sais plus lequel – articule un timide, mais très distinct : « Désolé, mais… »
Je ne l’ai pas laissé finir, car je souhaitais profiter de cette sorte d’aveu de faiblesse pour m’adonner à une petite perfidie compensatoire : « Non, non, c’est moi qui suis désolé… » Et au moment où s’est lu dans leurs yeux le soulagement du bourreau absout par sa victime : « … que vous fassiez ce job ! »
A partir de là, ils n’ont plus rien dit et se sont mis à tripoter le tableau électrique pour faire leur office. Ils m’ont tendu un papier, que j’ai pris, et sans claquer la porte – ce qui aurait été du plus mauvais goût après la manœuvre sadique précédente – j’ai pris congé d’eux sur un magistral et grandiloquent : « Dormez-bien, messieurs ! »
J’espère que leur conscience ne les fera pas trop souffrir. _ _
Maxius



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