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Récit d’un mouvement à la maison d’arrêt des femmes de Rouen (Juillet 2008)

lundi 22 décembre 2008 par Isa

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Ce texte a été écrit par Isa, incarcérée depuis le mois de janvier 2008 car son ADN correspondrait à celui retrouvé sur des bouteilles d’essence placés sous une voiture de flics près du commissariat central du 18ème arrondissement à Paris pendant l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle de 2007. Isa, comme Juan et Damien en prison pour les mêmes motifs, est sous mandat de dépôt criminel anti-terroriste. Elle est aujourd’hui à la MAF de Versailles et après bientôt une année de détention préventive (et 4 taules !) elle va bientôt repasser devant la chambre de l’instruction pour une demande de mise en liberté ; à suivre... (RDV mardi 23 décembre 9h au palais de justice de Paris esc.A)

« Je suis arrivée à la maison d’arrêt des femmes de Rouen au début du mois de Juillet. Une semaine plus tard, dans la soirée d’un jour ordinaire, une détenue s’est mise à réclamer du tabac que la surveillante devait, semble-t-il, lui apporter. Mais cela n’a pas été le cas, d’autant plus qu’à partir de 19 heures, les portes ne s’ouvrent plus que pour une urgence et en présence d’un gradé qui détient le trousseau de clés. Ainsi, pendant plus d’une heure, on a entendu cette personne péter les plombs, passant progressivement des appels aux cris et aux pleurs, en cognant la porte. On ne savait pas encore pourquoi. Mais la surveillante était là, sans rien faire et quand le gradé est arrivé vers 23h30 avec 3,4 autres matons, en plein feux d’artifices de l’armada, ils ont extrait la jeune fille de la cellule ; elle était en petite culotte. Les bruits étaient confus avec l’écho de cette grande nef que constitue le quartier des femmes. Elle s’est mise à crier : « On m’envoie au mitard ! » « A l’aide ! », puis elle a été bousculée à terre devant ma porte et elle gueulait comme elle pouvait, qu’on était en train de la menotter et de lui écraser la figure avec les bottes. On a du l’attraper violemment par le cou étouffer sa voix et l’évacuer plus loin. S’en est suivi plus d’une heure de suffocations et de larmes ; sa respiration était particulièrement altérée et saccadée. Pendant qu’elle était ballottée, toutes les portes de la détention s’étaient mises à tanguer à l’unisson pour qu’on la lâche et manifester notre présence. Le lendemain matin, lorsque nous l’avons vu arriver en cour de promenade elle avait les yeux tuméfiées et plusieurs contusions au cou, mollet, ventre, mains et poignets, dos. Tout le monde était choqué, nous avons rassemblé nos versions et au fur et à mesure la situation nous révoltait davantage. Le problème n’était pas de connaître le scénario exact. Si la méthode concentrationnaire de gestion de la misère et de l’enfermement nous conduit à l’état de bêtes et même de sous-hommes ; puisque nous faisons face à un dispositif de contrôle sécuritaire et arbitraire qui par tous les moyens cherche à nous écraser, pour préserver l’intégrité de nos corps et de nos esprits, il est normal que nous ripostions. Des voix ont fusé en direction des fenêtres pour appeler la MAF à sortir l’après-midi et discuter de ce qu’il s’était passé. A midi la détenue a été interrogé par la directrice adjointe qui a clairement laissé entendre que s’était une « menteuse » (par rapport à quoi ?) et que si elle portait plainte la prison l’accuserait en retour de diffamation. Quelques heures plus tard dans la cour nous nous sommes comptées. Nous étions 15, par rapport à d’habitude c’était la moyenne maximale sur 40 femmes dans la détention… Nous nous sommes remises au fait du jour puis avons décidé d’exprimer notre solidarité vis-à-vis de la personne violentée et dénoncer les agissements du personnel pénitentiaire qui, non satisfait de son abus de force, cherchait maintenant à décrédibiliser nos témoignages. L’idée était de ne pas remonter en cellule à la fin de la promenade et d’exiger que la direction se déplace pour afficher notre colère face à elle. Une certaine euphorie s’est mêlée à nos échanges. Une courte lettre a été rédigée pour alerter l’OIP (Observatoire internationale des prisons) à laquelle nous avons apposé nos signatures ainsi que celle des 5 autres détenues en séance d’esthétique que nous avons joint par une fenêtre du rez-de-chaussée. Le courrier devait sortir discrètement de la prison… La fin de l’heure s’approchant, nous nous sommes dirigées à l’angle opposé de la porte d’entrée et nous avons formé une chaîne non sans quelques petits frissons. Quand la silhouette de la surveillante est apparue pour annoncer le retour en cellule, tout le monde a dit « On reste et on veut voir le directeur ». La fièvre nous a pris et ça a commencé à siffler et gueuler tout ce qui nous sortait par la tête, en vrac « On a peur de vous ! » « Révolution ! » « Allah Akbar ! » « Pouvoir assassin ! » « On n’est pas en sécurité ! » « Nique Sarko ! » « La MAF avec nous ! » « C’est l’émeute ! » « Solidarité ! » (…) Un premier gradé est venu nous voir pour savoir ce qu’on voulait. Plusieurs personnes prenaient la parole, pour expliquer finalement que nous voulions nous adresser au directeur. Il commençait à pleuvoir. Au bout de quelques minutes, la porte s’est à nouveau ouverte et toute la panoplie des chefs était là : le directeur, sous-directeur, 1er adjoint du directeur, 2ème adjoint… C’était la 1ère fois que je voyais la plupart d’entre eux. On s’était dit plus ou moins qu’il fallait que tout le monde parle, demander d’enlever le rapport pour tapage collé à notre co-détenue (par-dessus le marché !), d’écouter et reconnaître ce que nous avions à dénoncer, que ces agissements cessent et que la concernée puisse porter plainte sans menace si elle le désirait. Mais rapidement le directeur a demandé deux représentants pour les recevoir dans son bureau. Malgré les mises en garde, 2 se sont désignées (dont la principale

concernée), alors que la première approche était franchement hostile… Un costumé a même eu l’indécence de dire « Elle les a bien cherché » … Nous autres avons attendu un moment avant de remonter, pour pas que ça tourne mal. En tout, cela n’a duré qu’une demi-heure. Le soir, comme prévu, quelqu’un a donné le signal en tapant sur les tuyaux de chauffage. Et les portes des cellules ont commencé à battre la mesure avec entrain, pour rappel. Le lendemain matin toutes les détenues se rendant au parloir ont été fouillées à nu (d’habitude ce n’est qu’au retour) pour chercher un éventuel communiqué pour l’extérieur, rédigé collectivement. Justement l’adjointe du directeur nous avait explicitement fait remarquer que c’était répréhensible. Mais rien n’a été trouvé !... Il faut dire que c’était « Tartiflette » à la guérite, surveillante particulièrement zélée qui avait du mettre sur la voie. Le matin même, l’intéressée était emmenée au commissariat pour déposer sa plainte et se faire ausculter par un médecin, l’après-midi elle était transférée à la maison d’arrêt de Lille-Séquédin… On nous a aussi signifié un compte-rendu d’incident pour avoir « participé à toute action collective de nature à compromettre gravement la sécurité de l’établissement » considéré comme une faute disciplinaire de 1er degré (ils sont graves !)… Le week-end prolongé du 14 juillet nous a laissé quelques jours de répit sans nous douter de rien. Puis dès le mardi, un deuxième transfert disciplinaire a eu lieu. Il s’agissait de la deuxième personne s’étant proposé au directeur comme représentante du groupe. Elle-même est tombée dans le panneau, prévenue la veille, les surveillants et chefs laissaient entendre que c’était un transfert au centre de détention de Bapaume. Tout de même la méfiance s’était installée. Rapidement dans les jours qui ont suivi une lettre d’elle informait de son débarquement à la MAF d’ Amiens (qui semble pire que celle-ci…). Au même moment, suite à la plainte déposée, un flic est venu recueillir le témoignage de la co-cellulaire. On nous a aussi remis une convocation en commission de discipline pour vendredi matin, en même temps que les parloirs… Jusque là nous n’avons pu consulter le dossier des faits et rencontrer éventuellement l’avocat commis d’office. Depuis le début, des ouï-dire évoquaient la volonté de l’administration pénitentiaire de désigner des « meneuses ». Ca paraissait complètement abstrait et décalé pour tout le monde mais sans l’aide des détenues qui reconnaissaient une action de solidarité à l’initiative et à la libre motivation de chacune, l’administration pénitentiaire a tissé son filet. Le lendemain du mouvement collectif déjà, celle qui est maintenant à Amiens était venu me dire que le directeur l’avait mis en garde contre moi et que j’étais dans leur ligne de mire. Évidemment cela a tout à voir avec mes chefs d’inculpation. Le jour J on nous a fait croire qu’on aurait quand même nos parloirs ; ça devait être pour nous tenir tranquille parce qu’il n’en a rien été. J’ai remarqué que loin de se contenter d’omettre la vérité, le mensonge était d’usage courant dans ces sphères du « pouvoir » qui prive et réprime. Il y avait une certaine mise en scène de la « gravité ». Nous étions 13 avec un avocat commis d’office qui présumait qu’on s’en sortirait avec un avertissement. Quelques unes avaient souhaité de se défendre seul – à vrai dire cela n’avait aucune importance parce que les jeux étaient faits depuis bien longtemps. C’était une belle mascarade. Nous avons été appelé chacune notre tour dans le bureau du chef de détention ; qui faisait office de prétoire. Le directeur présidait la séance, accompagné d’autres, adjointe, gradés, semblant de greffier… Tous de l’autre coté du bureau, assis, debout… Nous autres étions debout. J’ai été appelé en dernier et l’avocat m’a fait comprendre que c’était plus chaud pour moi. Effectivement j’ai su par la suite que les questions posées à d’autres détenues insinuaient ma culpabilité en tant qu’incitatrice. En entrant dans le bureau j’ai buté en face de moi contre un mur de mépris et de haine viscérale. Je n’ai pas non plus d’estime pour eux… J’ai commencé à m’expliquer à contre-cœur mais une fois l’argumentation lancée, impossible d’y couper court, alors que je ressentais l’inutilité profonde de toute parole. Après ce premier temps la commission a fait mine de se retirer quelques minutes pour délibérer… Puis à nouveau chacune son tour est passée dans le bureau pour connaître sa sanction et remonter en cellule. 10 jours de cellule disciplinaire avec sursis pour les onze mais nous restions deux encore à attendre. J’y suis allé d’abord et sans plus d’explications on m’a annoncé 10 jours ferme de mitard. Immédiatement on m’a conduit à dix pas de là, la porte était déjà ouverte, au cachot ! Puis m’a suivie dans la cellule voisine l’autre jeune que l’administration pénitentiaire trouvait un peu trop agitée à son goût. 6 jours pour elle. Le quartier disciplinaire n’est pas plus grand. »

LIBERTE POUR ISA, JUAN, DAMIEN, ET TOUS LES PRISONNIERS. QUE LA LUTTE CONTINUE AVEC RAGE ET JOIE.

Pour plus d’infos : http://infokiosques.net/mauvaises_i...



Compléments d'informations :
Nota Bene
par anonyme,
le 9 janvier 2009

Isa et Juan sont des "pseudos", ces deux personnes emprisonnées ayant souhaité garder l’anonymat.

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