Indymedia Grenoble

Réaction/analyse d’un habitant de la Villeneuve

lundi 19 juillet 2010 par Un villeneuvois

[Infos locales] [Répression / Contrôle social]

Dimanche 18 juillet- 23H15- Villeneuve : 3ème nuit d’état de siège après la mort de Karim, jeune du quartier de l’Arlequin de la Villeneuve, tué par balle suite à un tir en pleine tête d’un policier, alors qu’il revenait d’une opération de braquage au Casino d’Uriage. Bruit assourdissant d’hélicoptères qui survolent et illuminent le quartier, omniprésence policière avec plusieurs unités de forces mobiles du Raid et du GIPN (ils seraient au moins 300 !). Venant du centre ville j’ai eu droit comme tous les habitants rentrant chez eux en voiture à un barrage et à une fouille systématique de mon véhicule. Place du marché je croise une famille dont les enfants crient apeurés...

Deux jours durant j’ai sillonné le quartier pour constater les dégâts – voitures calcinées, abris bus caillassés..- mais surtout pour rencontrer et écouter les habitants. Réactions certes contrastées qui vont d’une condamnation sans nuances d’une « minorité de jeunes » qui « foutent la merde » et « empoisonnent la vie » du quartier, en brûlant notamment les voitures de leurs voisins de coursive qui en ont tant besoin, à une condamnation tout aussi catégorique de la police qui « a tué sciemment, par racisme, le jeune Karim », en passant par ceux/celles qui mettent tout sur le dos d’une éducation parentale défaillante… Mais tous sont envahis par un sentiment d’écrasement, d’impuissance et de désespoir face à des événements qui vont enfoncer encore davantage le quartier dans la stigmatisation et la souffrance sociale…

Au-delà des faits, ce que je veux dire, ce que je veux crier, avec d’autres habitants, au-delà de ma colère :

1-L’approche et le traitement exclusivement sécuritaires de ce type de « fait divers sont aberrants, surtout avec tout ce déploiement et cet arsenal « anti-terroriste » et guerrier. Depuis plus dix ans la police dite de proximité n’existe plus à la Villeneuve, les policiers n’ont plus aucun contact avec la population, sa seule apparition, sa seule visibilité étant réduite à ces irruptions aussi brutales, massives, spectaculaires qu’aberrantes qui ne peuvent provoquer que haine et volonté d’en découdre. Un type d’approche et de « traitement anti-criminalité » qui ne peuvent que dégrader toujours plus l’image et la perception de ce quartier.

2-Les causes ? Il est tentant, et si facile, de désigner une « minorité de jeunes » qui seraient à la base de l’économie parallèle, du trafic de drogue et des incendies réguliers de voiture. Explication réductrice et paresseuse qui évite de se poser les vraies questions : comment expliquer que le quartier de la Villeneuve, dont la création remonte aux années 72 sur la base d’une utopie collective qui a effectivement été essayée et réalisée partiellement jusqu’aux années 90, se soit à ce point« ghettoïsé », appauvri, dégradé à ce point ? Pourquoi cette concentration progressive d’une population de plus en plus précarisée, en grande majorité d’origine immigrée, en état de grande souffrance économique et sociale, notamment les jeunes dont au moins 50% sont sans emploi et sans aucune perspective ? Avec la fuite parallèle d’une proportion significative de la classe moyenne intellectuelle, dont je fais partie, dont beaucoup d’éléments n’ont pu supporter cette dégradation ?

Les causes sont certes nombreuses, mais pour l’essentiel il faut citer le projet architectural de départ qui, malgré nombre d’équipements socio-culturels d’accompagnement, créait bel et bien les conditions d’un ghetto, la politique urbaine de la Ville de Grenoble qui a privilégié la création en région grenobloise de secteurs d’emploi à « valeur fortement ajoutée » faisant appel à des ingénieurs, cadres supérieurs…ce qui a eu pour conséquence une augmentation notable du prix du m2 et des loyers au centre ville et de raréfier les logements sociaux accessibles aux classes populaires. Avec l’absence d’une politique volontariste de maîtrise du montant des loyers. Il faut ajouter une cause structurelle plus déterminante : la panne de l’ascenseur social, la montée massive du chômage, la précarisation croissante des jeunes, l’accentuation de la ségrégation urbaine, autant d’effets directs du capitalisme néo-libéral, avec des effets particulièrement dévastateurs dans des quartiers populaires comme celui de la Villeneuve.

3-La solution, même si elle peut être intéressante, ne saurait se réduire, comme le réclame Michel Destot, maire de Grenoble, à un « Grenelle de la Sécurité ». Oui, certes, à un rétablissement de la police de proximité, oui à une rupture avec ces opérations spectaculaires et terrorisantes qui ne font gu’aggraver le mal… Mais l’essentiel n’est pas là. C’est bien à toute une politique économique, sociale, urbaine secrétée par un système capitaliste et un libéralisme destructeurs et profondément inégalitaires, qu’il faut s’attaquer. Ainsi qu’à des logiques sociales et urbaines discriminatoires et, disons-le, racistes. Si un tel fait divers, aussi tragique soit-il ; s’était produit dans un quartier du centre ville, ou à Meylan, ou encore à Seyssinet, aurait-on envoyé tous ces « Robocop », ces centaines de policiers sur-armés, avec hélicoptères, aurait-on procédé à un encerclement systématique de ces quartiers, à des barrages, à des fouilles systématiques des véhicules et des personnes ? On ne pourra pas empêcher les habitants de la Villeneuve de penser que des dispositifs aussi guerriers et terriblement traumatisants, humiliants sont précisément arrêtés pace qu’il s’agit d’un quartier à forte composition immigrée. Je le dis avec colère et conviction : ce type de « traitement » est l’illustration bien réelle d’un rejet, d’une stigmatisation, d’une discrimination qui ne disent pas leur nom. La population de la Villeneuve, notamment les jeunes, comme celle des quartiers populaires, comme celle de Villiers le Bel ou de Saint Denis en région parisienne, sont bel et bien victimes d’une triple discrimination, sociale, économique et raciste. Tant qu’on ne s’attaquera pas à ces racines d’une exclusion terrifiante et dévastatrice, on ne fera au mieux que différer des explosions de plus en plus inévitables.

4-J’ajoute, pour ne pas terminer sur une note exclusivement négative, que nous sommes un certain nombre de militants qui vivons sur ce quartier, qui apprécions fortement cette richesse sociale et multiculturelle, même si elle est nettement moindre qu’il y a vingt ans, déterminés à y rester, à maintenir à tout prix le contact avec une population en état de très grande souffrance psychologique et sociale, à créer les conditions d’un mieux vivre ensemble, sans oublier les causes socio-économiques et politiques. Un défi qui peut paraître insensé voire suicidaire mais auquel il est hors de question de renoncer.

Un habitant de la Villeneuve dès ses débuts (1972)



Compléments d'informations :
Texte incomplet...
par Alfredo,
le 19 juillet 2010

Il manque le vrai titre de cet appel "Jo Briant : La Villeneuve (Grenoble) en état de siège…mes réactions/mon analyse"

Qui est Jo Briant ? Jo est le créateur (avec d’autres) et l’infatigable animateur du CIIP le Centre d’Information Inter Peuple dont on vient de fêter le trentième anniversaire cette année, dont la devise est une phrase de B Brecht « De qui dépend que l’oppression soit brisée ? De nous ! ». Cet ancien prof de philo est de tous les combats contre les répressions et les injustices, notamment celle des sans papiers...Il a été jusqu’à commencer une grève de la fin sur la place Verdun devant la préfecture en protestation contre le traitement indigne fait aux demandeurs d’asile en plein hiver. Il est de toute les luttes de manière concrète et active, il ne se complait pas dans les théories contestataires de salon et la résignation devant l’adversité. Il force l’admiration de ses adversaires même, il est de toute façon intouchable….Il lutte au grand jour au vu et au su de tous, et c’est pourquoi c’est lui faire injure de dissimuler son identité derrière un anonymat qui restreint la porté de son message…Il n’a jamais caché ses opinions aussi dérangeantes soient-elles pour le pouvoir et les bien pensants. Bien sûr cet appel ne passera jamais dans le Daubé, c’est pourquoi il a toute sa place ici et de manière complète...

dans Libé
par anonyme,
le 23 juillet 2010

Cet article est également paru (avec peut-être de petites modifications) dans la rubrique "Rebonds" de Libération sous la signature de Jo Briant, professeur de philosophie au lycée Mounier à la Villeneuve (Grenoble), en retraite.

De l’anonymat
par Alfredo,
le 23 juillet 2010

L’anonymat est une liberté sur indymedia qui n’a pas à être remise en cause, sous prétexte que moi, Alfredo, je savais qui avait écrit ce texte. Je tiens à m’excuser, et je suis aussi désolé que cet article ai mis un peu plus de temps que d’autres à être modéré (même si ce n’est pas de mon fait)...

C’est vrai, si ça continue, la prochaine fois que je signerai un article quelqu’un qui m’aura reconnu dira quel est mon vrai nom... moi ou un autre, il y a une paire d’articles où des gens mal intentionnés pourrait s’amuser à faire ça. Et là, le climat qui s’installerait sur cette petite plate-forme d’information (sous utilisée malheureusement en ce moment) deviendrait vraiment délétère, et même sacrement dangereux pour la sécurité des personnes et pour le mouvement social.

Alors, moi Alfredo, je m’excuse sincèrement d’avoir ouvert cette porte et je tiens à la refermer ici, parce que jouer avec l’identité des gens, c’est pas drôle...

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