Indymedia Grenoble

Les raisons de mon anti-électoralisme

jeudi 27 avril 2017 par anonyme

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Nous voilà donc dans un entre deux tours de l’élection présidentielle qui oppose Le Pen -une caricature de non-solidarité, de répression et d’autoritarisme- et Macron -un symbole de mépris cinglant contre tout ce qui ne rêve pas de devenir milliardaire, contre tout ce qui lutte contre le capitalisme-. Dans ce contexte, l’opposition à l’élection devient plus évidente pour pas mal de monde. Pour ma part, je pense qu’il faut porter la critique au-delà de ce simple « choix » absurde, et que cette opposition Le Pen – Macron n’est qu’une conséquence du néant qu’ont à nous offrir les élections. Un tract appelant à s’opposer aux élections a été diffusé lors du week-end du premier tour dans Grenoble, je le mets en pièce jointe, et je vais prendre quelques lignes pour développer sur les enjeux que je vois -personnellement- dans la lutte anti-électoraliste. Il me semble utile de s’expliquer sur la question, car cette lutte ne fait pas toujours l’unanimité.

Du point de vue d’un anarchiste, il va de soi que l’anti-électoralisme ne peut qu’être associé au refus de la représentation. Ce n’est pas parce que les gouvernant-e-s issu-e-s des élections sont malhonnêtes que nous devons nous opposer à l’élection, mais bien parce qu’élire, c’est entretenir des maîtres-ses qui disposent d’un pouvoir arbitraire sur la population, et qu’il est impossible de trouver une légitimité à une telle situation. Chaque vote -quel qu’il soit- contribue également au maintient de l’illusion de la légitimité des élections : il conforte l’idée que les individus acceptent et participent au vote, et que le résultat est « représentatif » d’une majorité. Cela contribue à renforcer les gouvernant-e-s ayant gagné les élections et à leur donner plus de latitude dans leur action contre nous. Dans la même logique, les candidatures (et donc les votes qu’elles engrangent) qui se réclament des mouvements sociaux voire même d’une opposition au système électif ou au capitalisme contribuent aussi, in fine, à rendre plus crédible l’élection. En effet, si même des positions réellement ou présentées comme radicales peuvent avoir droit de cité à l’élection, on va nous dire que « c’est bien la preuve que les élections sont libres et légitimes, non ? » … La diversité des candidatures a donc pour effet de présenter l’élection comme un grand marché aux opinions où tout est potentiellement représenté, et qui serait donc le cadre universel de toute action politique, puisque même sa propre critique semble y trouver sa place …

Pour aller au-delà de cette critique générale, on peut également parler de l’acte de vote et ce qu’il représente pour le-la votant-e : si voter c’est accepter de créer des maîtres-ses, c’est donc un abandon de son propre pouvoir sur soi, évidemment. Mais c’est aussi aussi accepter -en y participant-, les règles du jeu des institutions… et tout ce qui en découle. Ainsi, que celles et ceux qui défendent aujourd’hui le vote pour « faire barrage au FN » se méfient, car si un jour l’extrême droite parvient au pouvoir, ielles auront bien du mal à contester une élection qui se sera faite selon les règles qu’ielles auront elleux-même accepté… Par ailleurs, je pense aussi que le fait de voter, même à contre-cœur, a tendance à nous pousser doucement du côté d’une défense du système électif. Pour moi nos façons de voir le monde et nos pensées dépendent de nos actions, au moins autant que l’inverse : n’avez vous jamais fait l’expérience d’une action peu réfléchie pour laquelle vous tentez a posteriori de vous justifier, ce qui vous pousse finalement à vous persuader que vous aviez bien fait ? Ou bien ne vous êtes vous jamais retrouvé à faire sans y prendre garde le contraire de ce que vous défendiez avec conviction peu de temps avant, vous rendant compte ainsi que vous n’aviez tenu cette position que par opportunisme… et pourtant totalement sincèrement ? La frontière entre conviction, émotion et action est plus floue qu’on pourrait le croire, et le fait de voter nous rendra toujours un peu plus enclin-e-s à défendre le système électif, ne serait-ce que pour ne pas avoir l’impression d’avoir fait une bêtise… dans un premier temps.

Voilà pour l’opposition au vote lui même. Pour ce qui est de l’intérêt de mener sérieusement une lutte anti-électoraliste, on peut mettre en avant, entre autres, que c’est l’occasion de briser le pseudo consensus général sur le devoir de voter, et toute la pression sociale qui s’y attache. Comme lors de la comédie de l’unité nationale post-attentats de janvier 2015, le vote fait partie de ces moments ritualisés qui ramènent les gens à une unité derrière des institutions qui apparaissent alors comme au dessus de toute critique. Je pense qu’il est extrêmement important d’être visibles et de diffuser nos idées dans ces occasions pour empêcher que les institutions apparaissent comme quelque chose de sacré et d’indépassable. Si la période électorale est favorable à l’action militante, c’est aussi parce que les politicard-e-s -tous les politicard-e-s !- nous fournissent une large matière à critique, avec leurs programmes, leurs meetings et leurs interviews. Il est toujours plus facile de convaincre quand on part d’un matériau reconnu (le discours des politicard-e-s ici) avant d’en faire ressortir les incohérences et les logiques sous-jacentes. C’est enfin l’occasion idéale de faire porter la critique, non sur un individu, non sur une décision politique particulière, mais sur l’ensemble et le fondement du système politique. Bien sûr, selon le cadre de lutte dans lequel on se place, il ne sera pas toujours possible de porter collectivement un discours aussi poussé, mais l’opportunité existe. Et bien sûr, ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas diffuser les critiques du système électif en dehors des périodes électorales, évidemment...

Pour finir, je note tout de même un dernier point pour relativiser ce qui précède. Comme dit plus haut, je pense qu’une grande part du danger du vote vient de la charge symbolique qu’y mettent les votant-e-s elleux même sous l’influence des médias, de leur cercle social ou de leur éducation. Voter tout en refusant cette symbolique peut être un choix pour certain-e-s, qui considèrent qu’il faut saisir l’infime pouvoir d’influence du vote tout en n’entretenant aucune illusion sur le système électif. Je pense personnellement que c’est à la fois dangereux pour sa santé mentale et contre-productif, puisque tout vote, même indépendamment de son contenu et du sens que le-la votant-e lui donne, a un effet de renforcement du système politique, comme j’ai essayé de le montrer. Cependant, il est nécessaire de garder à l’esprit que ce dernier point n’est qu’une question d’analyse : ne cherchons pas à tout prix à empêcher de voter nos camarades qui sont déjà bien au courant de ce qui se joue avec l’élection, sans quoi nous nous retrouverions à nier nous même cette part de subjectivité irréductible qui rend illégitime tout pouvoir (et donc toute élection). Il y a dans notre société quelque chose de religieux dans le vote, par sa dimension ritualisée, sa forte charge symbolique, le fait qu’il implique une croyance/confiance… etc. Le piège tendu aux anti-électoralistes serait d’entretenir ce fait par une quasi-sanctification du non-vote. N’oublions pas que s’opposer au vote, c’est avant tout rappeler que l’essentiel se joue ailleurs !

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