Indymedia Grenoble

Journée Internationale des Travailleurs : quelques réflexions sur l’histoire, les méthodes de lutte, et les élections à venir

lundi 1er mai 2017 par anonyme

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Un texte rapidement écrit, suite à du temps passé au sein du cortège en noir, et face à des gens de la CGT lors de la marche du premier mai à Grenoble, et qui cherche à trouver des points de convergence.

« − Fascistes ! » crient des gens en noir.
« − Vous faites le jeu de Le Pen ! » leurs répondent sur le même ton des gens en rouge.
« − Morts aux syndicats. » reprennent les premiers.
« − Découvrez vous, lâches ! » rétorquent les seconds.
« − LOL ! », se glissent à l’oreille tous les hommes en bleu un peu plus loin, qui, bien qu’incapable d’une pensée plus construite, ont probablement raison pour la première fois de leur vie.


Ce qu’on appelle maintenant communément en France « fête du Travail » n’est pas à l’origine le nom consacré aux habituelles manifestations du premier mai.

Ce dernier nom est ironiquement ce qui reste de ce que le gouvernement de Vichy appela subrepticement, dans sa version complète, « Fête du travail et de la concorde sociale » (sic) [1]. L’histoire ne retiendra pas la partie « concorde sociale ». Vu le contexte, c’était quand-même un peu too much.

C’est au même moment que le bouquet symbolique de la journée devint le muguet, en lieu et place de la plante jusqu’alors célébrée lors de cette journée : l’églantine, qui avait pour inconvénient majeur d’avoir une couleur un tout petit peu trop communiste au goût de Pétain.

Mais servons nous plutôt de ce petit rappel historique sous forme de point Godwin pour revenir encore plus loin dans l’histoire : d’où nous vient en réalité cette Journée Internationale des Travailleurs ? Parce-qu’après une campagne de propagande si réussie il y a quatre-vingts ans, il semble tout particulièrement important de se rappeler pourquoi tant de gens marchent en ce premier mai, sans même plus savoir trop pourquoi : autant chez la CGT que chez les anarchistes, trois fois hélas.

Le premier mai, la commémoration de la mort de cinq anarchistes

Version rapide de l’histoire [2].

En 1884, les syndicats américains se donnent pour objectif d’imposer la réduction de la journée de travail à huit heures dans les deux ans (paraît-il en ne perdant pas de vue l’objectif final de l’abolition du salariat). Dans cet objectif, en 1886, une grève générale est organisée le premier mai par des syndicats anarchistes. Le mot d’ordre est particulièrement bien suivi, et en particulier à Chicago. La grève se prolonge trois jours, à la fin desquels deux-cent flics débarquent, et réprime une partie de la manifestation.
Première étape : trois mort et des dizaines de blessés.

Ce n’était déjà pas glorieux, mais l’affaire n’en reste pas là : un appel supplémentaire est lancé pour protester en plus contre ces violences policières dès le lendemain. Et en fin de manifestation, nouvelle charge policière. Une bombe est lancée, explose au milieu de la flicaille, et fait un mort parmi elle. En réaction, les autorités lancent une « enquête » à la suite de laquelle huit personnes sont arrêtées puis jugées lors d’un procès éclair, sans preuve et ubuesque (l’un des jurés était même le parent d’un policier tué) : sept d’entre eux seront condamnés à mort tandis que le dernier n’écope « que » de quinze ans de prison.
Finalement, cinq d’entre eux seront exécutés dans l’année qui suit. Cinq-cent mille personnes seront présentes à leurs funérailles.. Les trois derniers seront finalement libérés en 1893, six ans après leur condamnation, par le gouverneur de l’Illinois, qui confirmera que l’attentat avait été commandité par le chef de la police de Chicago.

Si on ignorera certainement toujours l’auteur exact du lancer de cette bombe, une question demeure : quelle était la version XIXème siècle du slogan « flic, porc, assassins » ?

Et oui, n’en déplaise à nos camarades de la CGT, c’est bien la mort de leurs compagnons anarchistes [3] qu’ils commémorent. Mais s’il-vous plaît, camarades cégétistes, ne vous arrêtez pas là : même si je ne cache pas mes sympathies pour le cortège autonome, je ne vais pas taire mes critiques pour celui-ci, ou des propos qui vous ont été tenus, puis chercher des points de jonction.

Les confrontations internes d’aujourd’hui…

Voilà pour la petite partie historique : en gros, une histoire de syndicalistes et d’anarchistes en lutte pour un monde meilleur (avec un salariat moins pénible en prévision de son abolition), qui ont été tués et tellement grossièrement manipulés par la flicaille que s’en est devenu un symbole international. Jusqu’à ce que l’oubli, Pétain, et le capitalisme moderne ne fassent leurs œuvres. Si sournoisement que les damnés de la terre se sont laissé faire, se sont laissé diviser, faisant bien les affaires des exploiteurs et de leurs chiens de garde.

Rappel subjectif de ce qui s’est passé lors de la manifestation d’aujourd’hui :
- un appel à un cortège autonome est fait sur divers site, parmi lesquels Indymedia Grenoble.
- en début de manifestation, pour éviter un effet « cortège de tête », la CGT part très vite devant, étalant la manifestation de manière éparse sur une partie du cours de la Libération.
- le cortège finit par se resserrer un peu avant de tourner sur l’avenue Vallier.
- à ce moment là, les gens venus pour le cortège autonome se regroupent à l’arrière, et remontent à grande vitesse la manifestation pour tenter d’en prendre la tête, à la place de la CGT.
- les gros bras de la CGT se regroupent et forment une ligne, coudes serrés, devant le groupe autonome pour l’empêcher d’y parvenir.
- ils seront ainsi poussés fermement tout au long de l’avenue Vallier, ralentissant ainsi enfin la manifestation (tout en la coupant en deux), mais en réussissant à empêcher ce cortège en noir de prendre la tête.
- pendant tout ce temps, des propos on ne peut plus vifs seront échangés entre « rouges » et « noirs ».

C’est ainsi qu’aujourd’hui − comme pendant bien d’autres manifestations [4] − des tensions se sont créées entre membre d’un cortège dit « autonome » (qui se ramène au concept politique d’autonomie ouvrière, ne l’oublions pas) et le service d’ordre de la CGT. Un marronnier, quoi. À tel point qu’à l’heure où j’écris ces lignes, le Daubé n’a même pas fait mention de ces tensions qui ont pourtant été vives sur la moitié de la distance parcourue par le cortège.

… une occasion de rebondir !

Pendant cette confrontation (qui n’a pas tournée à l’affrontement physique), des propos parfaitement affligeants ont été tenu. Des deux côtés.

Ces tensions étaient déjà attristantes lors des manifestations contre la « loi Travail » le printemps passé, mais la charge symbolique et historique de ce premier mai (récapitulé ci-dessus), peuvent être une nouvelle bonne occasion de penser qu’il serait bon de se rapprocher.

Mise à part la difficulté évidente de tenir des discussions intelligentes en manifestation, mises aussi à part les insultes homophobes que l’on entend (hélas surtout du côté de mes amis totos [5]), et sans être exhaustif, je vais revenir sur certaines accusations qui se lançaient de part et d’autres.

À mes amis de la CGT :
- Dire des manifestations autonomes qu’elles sont violentes, que « nous » sommes violents en nous en prenant aux symboles matériels de la société capitaliste, c’est accepter la confusion volontaire entre dommages matériels et agressions physiques entretenue par tous les médias. « Nous » infligeons des pertes matérielles et financières à ceux qui nous gouvernent [6]. Ceux qui nous gouvernent ordonnent de nous faire casser la gueule pour ceci [7]. Les deux sont fondamentalement différents, et la confusion est entretenue, probablement à dessein.
- Non, cacher son identité, par des masques et en s’habillant en noir ce n’est pas faire le jeu de Marine Le Pen. Si cette dernière veut se saisir du prétexte de manifestations autonomes pour proposer de nouvelles lois liberticides, elles ne seront bien que des prétextes. Et quand on ne peut saisir un prétexte, on en trouve ou on en crée un autre.
- Non, chercher à cacher son visage ce n’est pas faire preuve de lâcheté : c’est refuser de devenir volontairement une nouvelle victime inconnue de l’appareil judiciaire et policier, sans même la « gloire » du martyr, alors qu’on tente juste de faire ce qui nous semble juste : taper dans les symboles des outils de l’oppression marchande. C’est ce que vous voulez faire aussi, pour la plupart d’entre-vous, mais par des moyens pas (encore) punis par la loi.
- Non, la police n’a évidemment pas toujours besoin d’une manif autonome pour faire sévir sa répression : relisez la partie historique en haut de ce texte si vous avez déjà oublié.
- Non, chercher un changement radical rapidement ne nuit pas forcément à perdre la possibilité de réformes à court terme [8].
- Non, on n’est pas des fils de bourges qui venons nous encanailler. Et pire : répéter ceci, par contre, c’est vraiment faire le perroquet du FN dont l’une des passions est de fustiger les « bobos », quoi que veuille dire au juste ce mot fourre-tout. Oui, une partie d’entre-nous peut être étudiant (un nouveau mot pour dire « futur précaire »), enseignant, chercheur, ou « fil·le·s de » certains de ces derniers. Mais nous sommes aussi (fil·le·s de) agriculteurs, ouvriers, aides soignants, chauffeurs poids-lourds, squatteurs, zonards, serveurs ou serveuses, etc. Certes, notre maintien dans l’anonymat ne doit pas vous aider à ne pas nous fantasmer, mais croyez-le de la part de quelqu’un qui vit ce milieu au quotidien depuis de années, et reconnaissez nous dans notre diversité et admettez notre part de représentation dans la contestation sociale.

À mes amis du cortège autonome :
- Non, vouloir faire une manifestation « tranquille » et/ou sans casse, ce n’est pas forcément vouloir cirer les pompes des flics et du patronat. Ça peut aussi être une méthode d’action efficace en fonction des circonstances [9]. Si éprouver les solidarités et se sentir fort dans des actions de casse ou contre les flics est une excellente chose, une « simple » rando-merguez (végane) dans l’herbe peut aussi créer de liens forts, et peut permettre de faire du lien avec des gens qui ne peuvent ou veulent pas participer à des « actions » plus « déter’ ».
- Non, le fait simplement de tenter de maintenir une manifestation calme ne suffit pas à faire de la CGT des fascistes : sinon, on pourrait vous accuser de même pour imposer des manif’ à coup de pétards, fumigènes, et marteaux brise-glace à des gens qui ne sont pas forcément venus pour ça.
- Non, se « limiter » à ne pas faire Le Grand Soir là-maintenant-tout-de-suite et se contenter de la recherche de certaines réformes (amélioration de conditions de travail par exemple), ce n’est pas forcément refuser l’objectif de l’émancipation du travail à terme (certains cégétistes se limitent à ça, surtout parmi les cadres, oui, mais pas tous) [10].
- Non, traiter les cégétistes de fascistes ou de « salopes » ne les fera pas réfléchir (vous êtes sérieux, là ‽ le gars qui criait « salope » non loin de moi, je lui aurais mis des claques).
- Non, les syndicats ne sont pas mathématiquement les ennemis de l’autonomie : en sont pour témoins ces compagnons anarchistes, syndicalistes, qui ont été exécutés et dont j’ai parlé plus tôt. Ils sont un outil parmi d’autres en vue d’un objectif.

Oui, on a des divergences de pratique. Oui, on a des différences d’horizon politique (plus ou moins proche).

Mais bordayl !
Est-ce qu’on ne bosserait pas mieux ensemble en reconnaissant la diversité des pratiques et des ambitions ?
Est-ce que, en particulier pour le premier mai, on ne pourrait pas laisser plus de place au souvenir des pratiques anti-policière et anti-capitalistes des compagnons morts ?
Est-ce que, en retour, on ne pourrait pas accepter de participer plus souvent « simplement » et collectivement à des marche plus plan-plan, le faire en noir ou pas, et venir partager par le dialogue plutôt que par l’action sur nos pratiques autonomes moins « offensives » ?

Est-ce que c’est vraiment si utopique et compliqué ? J’ai envie de croire que non.

Faites la guerre sociale, pas l’amour de la division par le patronat.

Un noir et rouge, encarté nulle-part, même pas chez les noir et rouge.
(Et toutes mes excuses si ce texte peut paraître brouillon et contient des erreurs factuelles ou d’appréciation, il est un peu écrit sous le coup de l’émotion, et avec cette énergie)


Document bonus (avec ses qualités et ses défauts) : « Black Bloc - Braves gens n’ayez plus peur ! »

[1] Source : http://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2002-3-page-5.htm.

[2] La majeure partie de ces informations historique a été glanée ici : https://voir.ca/normand-baillargeon/2012/04/29/le-massacre-du-haymarket-1886-et-la-vraie-histoire-du-premier-mai/.

[3] Rappels historiques sur l’utilisation des termes « camarades » et « compagnons » : http://jccabanel.free.fr/mt_divers_camarade_et.htm.

[4] Comme nous le rappelle cet article de nouveau envoyé sur Indymedia Grenoble : « K-way noirs et chasubles rouges doivent avancer ensemble ».

[5] Il est d’ailleurs bon de rappeler cet article publié sur Rebellyon : « Non, les keufs ne sont pas des « pédés » ou des « enculés  ».

[6] À quelques exceptions près, plus ou moins regrettables en fonction des circonstances.

[7] Je ne me garderais d’ailleurs pas complètement d’être taquin au sujet de ce membre de la CGT qui, gratuitement et furax, voulait casser la gueule des porteurs de la banderole révolutionnaire (heureusement retenu par ses camarades au sang moins chaud). Je n’ai pas vu de tel déferlement de passion dans l’autre sens. Peut-être y en a-t-il eu sans que je les voie.

[8] Je vais le refaire plus bas, mais je vous invite à ce sujet à lire « Stratégie ouvrière et néo-capitalisme », d’André Gorz.

[9] Je rappelle aussi ce chouette article daté de l’année dernière : « Réflexions sur la « violence » en manifestation ».

[10] Et vous aussi, je vous invite à lire « Stratégie ouvrière et néo-capitalisme », d’André Gorz. Ce livre écrit en 1964 peut-être considéré comme un des textes fondateurs de l’autonomie ouvrière, et il y est fait l’état de l’utilité des syndicats sous certaines conditions et en fonction des revendications.



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