Indymedia Grenoble

On n’est pas des bébées phoques

mercredi 30 août 2017 par Chamalave

[Féminisme / Genres / Sexualités] [Répression / Contrôle social] [Outils théoriques] [Autres infos]

Warning. Une « marche contre la transphobie, l’homophobie et toute forme (! !) de violence » entend se tenir à Lyon le 30 septembre. Cette marche est semble-t’il organisée entre autres par une nana cisse qui a été candidate aux dernières législatives de Debout la france, parti éminemment émancipateur et pro droits, allié du FN. Cette personne s’avance sur scène comme la sœur d’une femme transse qui a été gravement agressée il y a quelques mois dans le cadre de la haine transmisogyne, il faut bien le dire minimisée des fois jusques par les orga qui entendent nous représenter. Elle a diffusé à ce sujet un texte, okay, mais accompagné lourdement et systématiquement de photos du visage bien abîmé de la collègue, pratique que nous trouvons pas du tout pertinente ; une telle mise en scène de notre faiblesse et de notre stigmatisation est humiliante, ne peut que nous maintenir dans celles-ci, et dans la dépendance à une reconnaissance toujours aussi conditionnelle qu’infériorisante. On nous aime bien d’autant plus qu’on nous casse la figure – merci beaucoup !

Par ailleurs, pour y revenir, nous craignons fort, et c’est un euphémisme, que cette marche soit une énième récupération majoritaire de nos situations sociales transses, qui plus est ici avec un fond probablement réactionnaire. Agiter un idéalisme simpliste ou trouver par exemple quelques ennemis opportunément circonscrits, quelques consensus attrape-mouches, qui déchargent cislande, le masculinisme et le rapport social de sexuation en général de leur rôle producteur dans la violence sociale envers les nanas transses ; et même s’ériger en grandes sœurs cisses valeureuses et protectrices. Ben voyons. Ce message s’adresse d’ailleurs à toutes les prétendantes éventuelles.

Les violences que subissent spécifiquement les femmes transses viennent précisément de l’organisation sociale actuelle du monde. Brandir la défense et la perfection de celle-ci comme un bouclier (pour qui !?) en utilisant notre « cause » est une sale blague que nous ne saurions laisser passer, non plus que l’appropriation par des cis’ de ces violences pour s’en faire un coussin supplémentaire de bonne conscience, ou, pire, pour en remblayer des idéologies pourries.

Bref, ça fait déjà bien des raisons, mais finalement la principale c’est que nous n’avons pas du tout envie qu’on « marche pour nous », qu’on nous représente et qu’on nous tienne en tutelle, si bienveillante soit celle-ci. Cette conception même des rapports sociaux (ou plutôt de rapports désocialisés, réduits à l’individualité, à la morale et à la charité) signe une approche qui ne nous va pas. Nous avons déjà assez de problèmes avec les rapports de pouvoir et d’inégalité entre nous pour ne pas en plus de voir sourire et remercier les gentes qui, malgré leur probablement sincère sentiment de sororité, nous regardent de haut, se sentent nécessaires à notre existence.

Pour tout cela, nous mettons en garde les collègues, les camarades et les « philes » en tous genres qui seraient tentées d’y voir quelque chose de vaguement positif, « allant dans le bon sens » quoi, et ne portant pas à conséquence, bref auquel il serait possible d’apporter caution ou de participer ; il ne faudra pas qu’elles viennent après pleurer de s’être vues enrégimenter dans une initiative potentiellement bien « apolitique », donc réaque, peut-être raciste et probablement négatrice des rapports sociaux, clairement maternaliste, simplificatrice et charitable ; et encore moins qu’elles viennent l’assumer ou le dénier au nom d’une « efficacité » qui n’est que celle de la célébration et de la reproduction de l’ordre social et politique en vigueur dont nous pâtissons. Pour nous, nous la rejetons en totalité et dans son principe même. De manière générale, il faut arrêter de glisser avec facilité et utilitarisme sur la pente de tout ce qui se présente comme devant nous caresser dans le sens du poil, analyser ce que ça entraîne profondément pour nous, où nous allons et avec qui, sur quels contenus ou arrières pensées – et où pas !

Nous ne sommes pas des bébées phoques, supposées moins capables, inadaptées et à prendre en charge – sous entendu par les vraies humaines de plein exercice ; nous pouvons et nous devons nous occuper de nous-mêmes, nous penser et nous situer ; notre avenir est dans les auto organisations non mixtes pour vivre et nous déterminer, et pas dans notre appropriation, notre instrumentalisation par quelques cisgroupes ou mixités neutralisantes que ce soit. Nous refusons de vous servir de cuvettes à émotions faciles qui permettent de ne pas se pencher sur les rapports sociaux et la situation des unes et des autres dedans. Allez pleurer ailleurs vos larmes de crocodiles. Nous n’avons guère à attendre, en l’état actuel des choses, de considération et même souvent de protection valables des rapports sociaux et des institutions ; et absolument pas de cisses, de « philes », de « proches » providentielles et condescendantes. Nous n’en sommes pas moins bel et bien là, de plus en plus nombreuses, avec une signification et une présence sociales désormais incontournables. Ne nous laissons pas réduire à des effigies délibérément vulnérabilisées et fracassées – l’appétence pour ce fracas traduisant d’ailleurs une ambiguïté profonde à notre égard chez celleux qui en usent, qui au fond ont envie que nous restions impuissantes, pantelantes et menacées afin de se prétendre indispensables et de nous utiliser ; ces représentations servent d’appeau à une réaction simpliste, émotionnelle et non critique, comme c’est souvent le cas en (a)politique – qui est toujours une position politique et sociale.

Nous avons autant besoin que de la vérole de « marches » où nous sommes un prétexte folklorique, d’« alliées » qui nous surplombent, de victimisation apitoyée et tutélaire ; ce dont nous avons besoin est de nous organiser de manière autonome et séparée, et pas pour servir de vectrices publicitaires clé en main.

Il va de soi que cet avis vaut et vaudra pour bien d’autres initiatives de même farine.

Ni charité ni instrumentalisation

Ni appropriations, ni unités factices, qu’elles soient cis’ ou trans’

Autodétermination en fonction des rapports sociaux



Compléments d'informations :

Ajouter un complément d'information


copyLeft Indymedia (Independent Media Center). Sauf au cas où un auteur ait formulé un avis contraire, les documents du site sont libres de droits pour la copie, l'impression, l'édition, etc, pour toute publication sur le net ou sur tout autre support, à condition que cette utilisation soit NON COMMERCIALE.