Indymedia Grenoble

Compte-rendu de lecture : Voyage en outre-gauche, paroles de franc-tireurs des années 68, Lola Misseroff, Libertalia, 2018

samedi 3 mars 2018 par Lonchampt <archmuhillah gmail.com>

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Dans cet ouvrage indispensable, l’auteur dresse le tableau affligeant d’une mouvance influencée à la fin des années 60 par l’internationale situationniste, et pour certains, par les courants communistes oppositionnels (ultra-gauche). Un salutaire exercice de dégrisement.

Tout au long ses années 70, j’ai des amis qui sont mort, suicidés, victimes d’accidents de moto, et d’autres qui ont fini en asile psychiatrique, quand ils ont compris, ou pressenti, que la « révolution dans un pays capitaliste fonctionnant bien » lais¬sait la place à une révolution qui n’était pas la leur, d’autant plus difficile à com¬prendre et à com¬battre qu’elle avançait masquée des oripeaux de l’imaginaire et du désir, et que les véritables lignes de démarcation s’étaient brouillées à leur insu ; que l’aspiration au change¬ment rencontrait les pro¬jets du nouveau pou¬voir, résolu de ba¬layer les archaïs¬mes entravant la modernisation de l’entreprise France en poussant partout les feux de la consommation ; quand ils s’est avéré, avec le reflux, qu’en ébranlant l’ordre ancien, mais sans l’abattre, ils n’avaient fait que se creuser un tombeau. Si l’on peut consulter les ouvrages des éditions Libertalia en Enfer, au Paradis, ou au Purgatoire, ceux-là vont se retourner dans leur tombe, quand ils prendront connaissance de ce petit ouvrage, où l’on trouve merde, baiser, bouffer, picoler, bordel, con, foutre, connerie, gueule, chier, foutre, à presque toutes les pages. où une litanie de vieux radicaux ravis, semble-t-il, qu’on leur donne une dernière fois la parole, 50 ans après, pour étaler leur trivialité, et bien souvent leur vulgarité, rabâchant les formules creuses de leur jeunesse, dont ils espèrent tirer sans risque aujourd’hui un petit bénéfice, peut-être, en terme d’aura sulfureuse et de reconnaissance sociale. Car la radicalité, la rébellion de nos jours, ça se porte bien, et ça se monnaye. Et eux qui n’ont jamais travaillé qu’à détruire le vieux Monde, j’imagine, comme leur maître Guy Debord, ils aimeraient bien que ça se sache et qu’on leur en tienne gré. Ils comprendront en outre que pour leurs anciens camarades, qui sont bien sur terre, eux, cinquante ans après, et qui n’ont rien appris : « tout ce qu’on veut, c’est bien bouffer, bien boire, bien baiser et trouver à faire quelque chose de marrant » (p.109). Cette phrase restera, grâce à vous, Lola, comme un étendard, un marqueur (comme on dit aujourd’hui) de cette radicalité situationniste, aussi prétentieuse que trompeuse. Peu ragoutante, à vrai dire. Consternant. Je ne sais pas quelles sont les motivations de la camarades qui a réalisé cette compilation, ni ce qui a convaincu les éditions Libertalia de publier ça. S’agit-il d’un règlement de compte avec le passé ? Certains diront : Quel effet auprès des jeunes générations ! Pourquoi dégrader encore l’image de notre parti libertaire ? Je pense autrement. Même si j’ai pris une belle claque à l’occasion de cette lecture, j’approuve cette publication, qui m’a été salutaire. Pour préparer l’avenir, il faut regarder la réalité en face, il n’est jamais trop tard pour démystifier le passé, et renoncer précis¬ment « aux idées clefs, aux plus cer¬taines, aux plus consolatrices », comme nous y invitaient André Prudhommeaux ou Pasolini dans ses Lettres luthériennes. Et donc aux imageries qu’on entretient comme un petit trésor pour affronter l’adversité, en gardant une belle image de soi, de son parcours, de sa jeunesse, de ses rêves. Même si c’est pénible. Alors merci Libertalia, merci Lola, de m’avoir éclairé, dessillé ! Merci de m’avoir donné ces clés, moi qui ai côtoyé ce milieu, et partagé les outrances, sans comprendre.

Il m’est douloureux d’amettre que c’est chez les extrémistes, les enragés, les plus irréductibles au compromis et les plus défiants par rapport à la récupération, ceux qui comme nous furent influencés par les situationnistes, et non chez les gauchistes, qu’on trouve les comportements, les formules, les idées qui vont façonner la société que l’on connaît aujourd’hui. Ainsi, la protestation séculaire contre l’hypocrisie des conventions qui réglaient les relations entre les êtres humains, jusqu’à la revendication d’une liberté sexuelle absolue, aboutit à la déchéance de toutes les formes de savoir-vivre inventées par l’homme pour faciliter les relations avec ses semblables. En réaction aux formes exécrables de caporalisme qui sévissaient dans ce temps-là, le refus de toute discipline, de toute hiérarchie, de toute contrainte et de toute autorité, et en apparence seulement de toute norme, débouchait sur le refus confortable d’assu¬mer quelques responsabilités que ce soit – ce qui pose problème pour qui appelle à bouleverser l’ordre des choses – contribuant finalement à la mise en place des modes hypocrites et culpabilisants d’euphémisation du commandement qui prévalent encore au¬jourd’hui. L’exaltation du désir et les pratiques autrefois considérées comme déviantes ou perverses sont démocratisée par les magazines féminins, c’est ainsi que "la fellation est devenue le ciment du couple" (Elle), ce qui enrichit finalement la qualité de vie du consommateur. La libération de la parole, bien réelle en Mai, ouvre la voie à la toute puissance de la communication, qui va proliférer comme un cancer, le discrédit porté sur le sens com¬mun, la répudiation de tout héritage et l’idolâtrie de la jeunesse inaugurée jadis par les fascistes contribuent à rendre presque impossible toute transmission entre les générations. La critique du salariat, devenue inaudible avec la montée du chômage, a été instrumentalisée pour justifier l’autoentreprenariat et l’ubérisation, la confusion du travail et de la vie privé, la critique du militantisme a débouché sur un apolitisme qualunquiste et abject. Et le relâchement des contraintes finit par distendre jusqu’aux ressorts d’une révolte presque ancestrale, le caractère du réfractaire se constituant par confrontation avec l’autorité perdant toute sub¬stance, persistant seulement comme un rôle et sous perfu¬sion des médias, comme expression de la désobéissance rhétorique, qui est en réalité la « vraie obéissance ».

Triste bilan, donc, mais qui ne doit pas nous faire renoncer. D’autres viendront, dont le jugement se forme aujourd’hui, qui me liront autrement. Moins en¬com¬brés de leurs souvenirs, ils ne se lais¬seront pas dominer par le poison de la nostalgie, ou par l’amertume, et ils verront les raisons d’espérer qui m’échappent. Et si la vie n’est peut-être qu’une ombre qui passe, l’histoire humaine, quant à elle, ne saurait se réduire à ce récit plein de bruit et de fureur raconté par un fou et qui ne signifie rien, comme on nous le suggère avec une insistance suspecte, à l’issue duquel notre espèce disparaîtrait dans la nuit après avoir réduit à néant les efforts et les peines de générations innombrables, ruiné les acquis des plus grandes civilisations, ravagé son milieu naturel, sapé jusqu’aux bases de sa propre reproduction, et entraîné « dans sa décadence les pré¬misses elles-mmes de la révolution socialiste », selon l’hypothèse for¬mulée en 1949 déjà par Pierre Chaulieu. Les témoignages d’une autre vie possible sont trop nombreux, et le simple plaisir que les hommes ont tou¬jours éprouvé en coopérant librement à l’exécution d’une tâche qu’ils ont librement choisie est une autre preuve. L’homme vit dans un environnement façonné par les luttes des hommes qui l’ont précédé, par leurs échecs et par leurs renoncements, il ne tient qu’à lui de le construire librement et consciemment, en met¬tant fin à un état transitoire qui se prolonge au-delà de toute mesure.



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