Indymedia Grenoble

Est-ce que nous souhaitons nous taire ? #1 (mars 2018)

lundi 5 mars 2018 par anonyme

[Infos locales] [Migrations / Sans-paps] [Logement / Squats]

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Bonjour,

Voici une lettre d’information collective publiée depuis les alentours de la frontière Briançonnaise.

Est-ce que nous souhaitons nous taire ?

Depuis des lieux de vie et d’accueil, non loin des postes-frontière. Il nous faut maintenant sortir de notre mutisme douloureux, sortir d’une indéfinition qui participe à rendre invisible ce que vivent à cette frontière les premièr·e·s concerné·e·s et d’autres, témoins et acteurs.

Cette lettre est vouée à être diffusée le plus largement possible. Si vous souhaitez vous en saisir, allez y ! Si vous souhaitez relayer dans vos réseaux, dans vos journaux, dans vos radios, allez y !

Bonne lecture.

Mais aussi à écouter sur Arte radio.

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Ci-dessous, les premiers articles de ce numéro.


Depuis nos montagnes et nos campagnes

Nous qui signons ces textes sommes réunis autour de la colère et des questions que suscite la politique européenne envers les migrant·e·s.

Nous voulons lutter pour un monde sans frontières, contre les impérialismes, d’où qu’ils soient, et accueillir dignement celleux qui arrivent, après souvent plusieurs mois de « voyage ».


Depuis des lieux de vie et d’accueil, non loin des postes- frontière. Il nous faut maintenant sortir de notre mutisme douloureux, sortir d’une indéfinition qui participe à rendre invisible ce que vivent à cette frontière les premièr·e·s concerné·e·s et d’autres, témoins et acteurs.

Un NOUS jusqu’à présent plutôt fait de vie et d’action communes, entre Tiken Jah Fakoly et Black M, sans trop de temps pour se définir ensemble et parler vers l’extérieur. Nous, pluriel-les prises aux côtés des personnes directement concernées dans les mailles des filets, nous autres empêtré·e·s dans « l’urgence » de la mise à l’abri de tous les dangers posés par le régime raciste et inhumain des frontières.

À la PAF.
Dans les gares.
Dans Les trains.
Sur l’autoroute.
À la préfecture.
À la sortie de l’hôpital.
Dans chaque uniforme.
Dans chaque flic dans nos têtes…

Voilà ce qui nous rassemble,
voilà ce qui nous unifie.
Nous assumons, pour autant, un NOUS hétérogène,
chacun·e pouvant avoir sa méthode, ses outils.
Nous ne sommes ni une association, ni un collectif,
mais sommes persuadé·e·s que
la somme des individu·e·s est plus grande
que les individu·e·s qui la compose.

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Depuis Briancon

Les maraudes nocturnes en montagne des derniers mois ont sans aucun doute remplies leur objectif premier d’éviter que les personnes qui tentent de traverser la frontière française dans le Briançonnais se retrouvent seules dans le froid à la merci d’un refoulement en Italie par les forces de police. Les maraudeurs apportent en solidarité vêtements, boissons chaudes et nourriture, quelques informations sur les droits face à la police. Nous avons observé ces dernières semaines une nette recrudescence des passages, jusqu’à 20 certains soirs malgré l’hiver toujours froid.
Peut-on corréler ce phénomène avec la forte médiatisation des solidarités montagnardes ?

Peu à peu s’est aussi renforcée la certitude que les passeurs sont non loin derrière les exilé·e·s, ce qui a placé les équipes dans un sentiment inconfortable d’être instrumentalisées. Si la dépendance aux coxeurs pour la traversée de cette frontière est sans doute liée à un manque d’information sur les itinéraires de passage (lignes et arrêts de bus, trains), on ne peut sous-estimer l’effet psychologique de leur présence : lorsqu’on doit traverser, on se sent sûrement moins isolé et vulnérable lorsqu’on a donné sa confiance à quelqu’un, qu’on l’a payé, parce qu’il garantit le passage, et qu’il est souvent de sa propre communauté d’origine.

La dénonciation des passeurs par les équipes de maraudes auprès des voyageurs, initiée depuis peu, vise sûrement à éviter le paiement d’une somme importante et l’abus financier qu’il représenterait, mais cette posture reflète une morale qui refuse de se percevoir comme privilégiée parce que située du côté confortable des papiers d’identité et de la liberté de circulation. Une autre conséquence possible de l’interventionnisme solidaire et de la critique des passeurs est une légitimation des maraudes en lieu et place du système des passeurs désignés comme escrocs. Cette substitution s’inscrit dans un schéma plus large : à cette frontière physique comme ailleurs dans les parcours migratoires, dans les camps ou les PRAHDA, des « solidarités humanitaires » participent à la gestion des mouvements de personnes sans souci des modes d’organisation communautaires. Soyons vigilant-es à ce que cette dénonciation ne soit pas utilisée par la rhétorique étatique qui saurait habilement la retourner contre le mouvement de solidarité en justifiant d’intensifier les contrôles frontaliers pour limiter la traite des personnes.

Avec ces passages quotidiens, on assiste à une forme de laissez-passer que l’on peut comprendre motivé par le contexte hivernal et par le souci des autorités de préserver le peu d’image humaniste qu’il leur reste, suite aux dénonciations d’abus policiers systématiques à Calais ou aux remous provoqués par les récentes circulaires Collomb encourageant à plus de persécution contre les personnes exilées. Conscient des dangers de la montagne en hiver, le ministère ne souhaite peut-être pas provoquer trop de dégâts humains à cette frontière à l’heure actuelle, d’autant que les touristes y sont nombreux. Autant éviter le scandale. Les moto-neige de la PAF circulent donc abondamment en plein jour pour rassurer les skieurs en famille et peut-être éloigner les indésirables des photos de vacances, mais on n’entend pas trop parler d’abus policiers par ici. Quoique. A deux reprises dans la semaine du 12 au 18 février, des interpellations violentes ont été observées contre des migrants. Les violences gratuites relatées expriment-elles la frustration des policiers de la PAF ou une certaine éthique républicaine ?

Alors que le soleil se réinstalle de semaine en semaine, les passages reprennent peu à peu aussi au col de l’Échelle après un mois d’arrêt dû notamment à la neige trop abondante. Plus d’une quinzaine de personnes ont traversé par là cette semaine, dont un homme, disparu depuis qu’il a laissé son groupe et a préféré redescendre du côté italien. Nous portons notre attention sur les risques encourus par celles et ceux qui rêvent de venir en France dans le contexte actuel de dégel et de risques d’avalanches. Pourtant, reprendre les maraudes quotidiennes à l’Échelle pourrait représenter une forme d’encouragement pour les gens en attente de l’autre côté des montagnes, comme une garantie d’être secouru pendant la traversée, et toute incitation multiplierait les risques d’accident.

Ces jours-ci, la neige fond et laisse apparaître les premières tâches de terre sous-jacente, mais aussi du kaki. À Montgenèvre hier soir, on pouvait voir sur le parking à l’entrée du village quatre camions militaires et deux jeeps là où on ne voyait jusqu’alors qu’un véhicule. On croisait aussi un groupe de huit soldats portant skis à l’épaule, de ces chasseurs-alpins qui s’entraînent pour la reprise de la traque d’étrangers en situation irrégulière.
Dans moins d’un mois ce sera la fin des vacances pour les zones françaises A, B, C. La fin des vacances ? Le retour des patrouilles aux cols, et l’heure de fermer la frontière ?

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Ici a Veynes

Depuis le CHUM, centre d’hébergement d’urgence pour mineurs

Depuis le 9 septembre, le CHUM a accueilli plus d’une centaine de jeunes arrivant de la frontière italienne, car les institutions n’ont pas eu la volonté de mettre en place les dispositifs suffisants. Face à ces lamentables moyens, ce lieu a voulu montrer qu’un accueil digne et réactif est possible.

Les centres d’accueil ouverts par l’État, répondent à une politique hypocrite dont le but n’est nullement d’accueillir dans le respect des lois, sans parler d’humanité, mais consiste à une stratégie d’exclusion du territoire.
Les associations, mandatées au rabais par le département, proposent un pseudo-parcours d’accompagnement, qui finit souvent par un retour à la rue, sans accès aux soins ni repères dans les périples de l’administration bleublancrouge.
Administrations, qui sont en charge de reconnaître la minorité des jeunes, avec une évaluation très controversée, arbitraire, froide et cinglante, où l’oubli de dates précises sur les mois de voyage effectués, un peu trop de poil au menton ou le fait de ne pas avoir voyager seul excluent les personnes d’un possible avenir dans les Hautes-Alpes.

Et nous savons que c’est la même déroute dans les autres départements.

Sous couvert des politiques nationales, l’Inspection académique, la CPAM, l’Agence Régionale de Santé, l’Aide Sociale à l’Enfance, le Département, la Préfecture, les mairies, la PAF entravent l’accès à leur droit d’EXISTER.

Le 13 mars aura lieu à Gap, le procès d’expulsion du CHUM : ce lieu autogéré, organisé par des gens qui demandent à minima que les institutions respectent la loi, et qui propose beaucoup mieux qu’elles. Ce procès, c’est la seule réponse officielle de notre Etat face à nos dénonciations, et l’on voit que pour protéger ses remparts, le rouage est huilé : huissiers, traitement des demandes d’expulsion, dans ce sens cela fonctionne bien !

Fait de briques et de brocs, le CHUM est un lieu de vie, de passage, d’échange, d’entraide qui répond à l’urgence constante et à un besoin criant d’humanité. Au quotidien, écœuré par cette triste politique, le CHUM est rythmé de récups, de dons, de permanences médicales, d’accompagnements juridiques, de moments de partage, de visites prévues ou spontanées qui font du bien. Il continue à vivre, malgré nos grosses cernes qui nous empêchent d’oublier cette réalité.


Collectif Allexois de Solidarite

Au CAO à Allex, les premiers arrêtés de renvoi ont été exécutés. Des personnes dublinées qui se font renvoyer dans le pays européen dans lequel leurs empreintes ont été, pour la première fois, relevées. Des Afghan·e·s, des Irakien·e·s… se retrouvent (ou sont en passe de se retrouver) donc en Suède, en Autriche, en Bulgarie… Ces situations sont malheureusement les premières d’une longue série.
Le collectif est en pleine réflexion sur les actions de résistance à mener.

À côté de cela, il faut chaque jour veiller à ce que le minimum soit assuré par les services de l’État (rien ne va de soi, pas même pour aider à l’achat de couches et de lait pour les bébés) et compléter, pour que des rencontres puissent avoir lieu, pour que la vie soit simplement vivable, un minimum, pour que celles et ceux qui arrivent puissent être aussi considéré·e·s autrement que simplement comme migrant·e·s : comme des femmes et des hommes, avec des désirs, des histoires, des talents… Et qu’ils et elles puissent le dire, le montrer et le partager !

Parallèlement, la lutte pour que les enfants puissent être scolarisés à l’école municipale, se poursuit, par différents biais. On espère pouvoir bientôt vous donner des nouvelles à ce sujet.

Pour l’heure il n’y plus aucun enfant en obligation légale d’être scolarisé. La tension avec la municipalité est donc un peu retombée. Nous continuons d’opérer « à froid ».

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Depuis le diois la violence nous broie

Des histoires de vie plus trashs les unes que les autres des ami-e-s survivant-e-s aux réactions inconcevables des administrations et de l’état en passant par l’oppression imposée par les lois et les flics, une réalité nous pète sans cesse à la gueule sans savoir toujours comment l’exprimer : la violence des situations multiples que cette lutte nous fait vivre.

Ils-elles ont traversé un périple inimaginable. Leurs histoires ne sont jamais décrites ici ou là comme ils-elles nous les racontent. Tortures, soumission, viols, esclavage, enfermement, aucun mot ne peut exprimer, dépeindre réellement ce qui leur est arrivé. Le silence.
Les médias qui tentent de raconter, eux même, passent souvent à côté de leurs récits.

Chaque jour, pourtant, dans leurs têtes, dans nos têtes, ces traumatismes persistent et ne laissent pas le sommeil tranquilliser nos esprits.
Chaque jour également depuis leur arrivée en Europe, une autre forme de violence s’impose : celle d’un état raciste et oppressant qui, sous couvert de lutte contre le terrorisme et de sécurité intérieure, oubli d’entendre la parole de ces hommes, femmes et enfants, qui n’entrevoient plus que des solutions inimaginables après leur long voyage.
Retourner au pays. Se voir contraindre à faire marche arrière, vers des territoires qui ne peuvent pas/plus les accueillir.
Pays tiers, premiers pays d’arrivée, Dublin, et les lois « asile et immigration » en cours, ne font que renforcer les impasses et noyer leurs histoires dans des entretiens impersonnels et uniquement constitués de « critères ».

Chaque jour, les incertitudes sont plus nombreuses. Lorsque la grosse machine humanitaire s’en mêle, ces histoires ne sont toujours pas entendues, cette violence continue d’être prise en pitié.
Alors quoi ? Devrions nous nous laisser contraindre encore et toujours par des « procédures » ? Devrions nous continuer à nous laisser enfermer dans des formulaires ? Contraints à répondre sagement de nos « droits » alors que l’état lui même se défile de ses « devoirs » ?
Quand bien même nous continuons à avancer avec ces mots, « droits » et « devoirs », nous aimerions pouvoir nous en défaire. Car il n’est pas juste question que l’état respecte les lois. De toutes façons, ces lois sont régie par l’état.
Quand bien même ces lois sont celles qui permettront ou non à nos amis d’avoir des papiers, sommes nous simplement contraint·e·s de tenter de les comprendre pour les faire appliquer ?

Des papiers. Ils-elles en ont pleins depuis qu’ils-elles ont mis le pied en Europe. Guda, Pada, entretien à l’OFFI, à l’OFFPRA, récépissé de circulation. Ils-elles ont aussi et avant tout leur histoire, écrite de préférence dans un français compréhensible par l’administration, rangée parmi tous les autres papiers dans un classeur. (sic) Revenons à la violence.

L’oppression est permanente.

Elle devient tantôt un moteur, tantôt une pluie de larmes, tantôt une rage enfouie qui ne demande qu’à être crachée. La stratégie de l’état, cet état policier qui répond lui aussi par la violence en limitant le passage aux frontières avec des jeeps de militaires, des camions de gendarmerie, une traque coûteuse, est bien de ne pas nous laisser le choix.
Est ce que nous souhaitons nous taire ?
Non. Le silence est déjà bien assez prégnant dans la bouche des camarades.

Nous ne sommes pas investi-e-s dans ce combat pour aider ces exilé-es que bon nombre montrent du doigt. Nous ne sommes pas là que pour agir en solidarité avec eux-elles. Nous ne serons pas des gestionnaires de la misère engendrée par ce monde de mort, comme si nous agissions depuis l’extérieur. Ce sont nos propres vies qui sont en jeu ici aussi. Ce n’est pas une guerre des blancs contre les noirs. Mais encore et toujours des riches contre les pauvres. Et notre rage part de là aussi.

Cette violence que l’état nous impose est bien un signe étouffé du combat éternel du refus d’être broyé par un système de riches imposés par les riches.

Chaque jour nous tentons de transformer cette violence, ces violences, en rage.
Chaque jour, cette rage grandie. Chaque jour, une part conséquente de cette rage est aussi enfouie, réprimée, au plus profond de nos ventres.
Un jour, il n’y aura plus que le choix d’expulser cette rage de nos corps, de nos vies, pour ne pas qu’elle nous consume.
Un jour, nos rages rassemblées seront plus fortes que leurs lois, et nous n’aurons plus qu’à y croire.
Nous y croyons déjà d’ailleurs.

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