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Et tout le monde déteste le Tiers lieu !
envoyé le 30/05/17 Mots-clés  Sciences / Nécrotechnologies  Alternatives / Contre-culture 

Avec le concept de « troisième lieu » ou « Tiers lieu », il s’agit, en façade, de rendre les bibliothèques plus accueillantes en les rapprochant d’un salon chaleureux où l’on viendrait boire un café et papoter. On pousse les étagères, on ajoute un canapé violet, on peint un mur en vert anis et le tour est joué ?

De quoi la « bibliothèque troisième lieu » est-elle le nom ?

En fait, personne ne le sait vraiment...
A Grenoble, on se souvient d’une réunion de « concertation » houleuse à la bibliothèque Alliance, où un bureaucrate de la mairie avait sorti le concept d’un chapeau, sans le maîtriser ni être capable de l’expliquer. Ce n’est pas une exception : la « bibliothèque troisième lieu », c’est le truc à la mode chez les managers des biblis.

En fait, l’idée de « troisième lieu » ou « tiers lieu » vient d’un livre de Ray Oldenburg, un sociologue américain. Il a été popularisé en France par Mathilde Servet, une « catégorie A » de la fonction publique (une cheffe), qui en a fait son mémoire de fin d’études à l’ENSSIB (Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques).

Depuis, tout le monde emploie le concept comme formule magique pour dépoussiérer cette pauvre vieille institution des bibliothèques... Problème : le livre d’Oldenburg n’est même pas traduit en français (il n’est par exemple disponible dans aucune bibliothèque à Grenoble), et personne ne semble avoir lu le mémoire de Servet (et ce n’est pas son allocution de 10 minutes chrono à Minatec en 2016 sur le thème des « bibliothèques du futur » qui a pu éclairer qui que ce soit). Autrement dit : on parle - et on transforme les biblis - sur du vide. La bibliothèque troisème lieu c’est avant tout une mode.

C’est moins de livres, plus de... vide.
Justement, un des points importants dans le concept de « bibliothèque troisième lieu », c’est qu’il faut faire de la place. Les livres, c’est trop encombrant, voire oppressant. Une bonne connexion internet serait tout de même beaucoup plus adéquate. Il faut virer toutes ces sales étagères remplies de papier pour finir de mettre tout le monde devant des écrans.

Car la bibliothèque troisième lieu, c’est le tapis rouge pour assassiner le livre au profit des technologies numériques. Ainsi, on considère que des dictionnaires ou des abonnements à des journaux ne servent à rien et coûtent trop cher, mais on est prêt à mettre des milliers d’euros dans la construction de « fablabs » (des laboratoires de fabrication sous perfusion numérique) dans les bibliothèques.

C’est une arnaque inspirée du marketing.
« Rendre les espaces attractifs », « innover », « diversifier les usages »... on peut bien parler d’un hall de gare, d’un supermarché ou d’une bibliothèque, ce sont les mêmes concepts de vente qui sont à l’œuvre. Tout doit glisser, être fluide et facile, ne pas demander trop de réflexion.

L’inverse de la lecture ? Peu importe ! La disposition des étagères, le nombre de livres, les têtes de gondoles, la circulation dans l’espace... : les nouvelles bibliothèques se construisent en fonction de critères dictés par le marketing. On répète d’ailleurs dans les formations de bibliothécaires qu’il faut passer de « la logique de l’offre à la logique de la demande ». Les bibliothèques n’ont pourtant rien à vendre, pas même une « ambiance » comme l’affirment certain.e.s, et les usagers ne veulent probablement pas qu’on les considère comme des pigeons à plumer. La bibliothèque troisième lieu c’est prendre les usager-e-s pour des con-ne-s.

C’est une méthode de management.
Ces logiques néolibérales à l’œuvre dans tous les services publics ont toutes en commun une autre idée force : il faut virer les fonctionnaires, et à défaut les pousser à bout avec des méthodes d’encadrement absurdes. La « bibliothèque troisième lieu », c’est par exemple une plus grande amplitude horaire... avec moins de personnel. Et puisque tous ces livres et leur classement sont devenus inutiles, la bibliothécaire devient « infothécaire » ou mieux, « médiatrice numérique » : elle passe sa journée devant un écran à se décérébrer sur internet pour réaliser des « expositions virtuelles » ou alimenter un compte Facebook. La bibliothèque troisième lieu c’est la destruction du métier de bibliothécaire.

C’est un service public... privé.
Sortez les kleenex : si on démantèle des bibliothèques, c’est-à-cause-de-la-baisse-des-dotations-de-l’Etat, c’est à cause que y’a plus de sous dans les caisses (mais ça dépend lesquelles, on va le voir). On ne peut pas faire autrement. Par contre, ce que certain.e.s peuvent vous conseiller pour faire tourner votre bibliothèque troisième lieu avec moins de personnel, moins de livres et moins de thunes c’est de « créer des partenariats innovants » : mécénat, fonds privés, soyez créatifs que diable ! Un coin « Dassault News » pour les magazines, un « Salon Google » pour les mercredi après-midis de folie devant un écran... avec le risque que le service ferme le jour où un patron quelconque veut aller s’amuser ailleurs. Nous n’avons donc pas affaire à une idée sympathique, un peu farfelue, pour améliorer les bibliothèques. La bibliothèque troisième lieu, c’est la destruction de la lecture publique par les logiques marchandes.

Bonne nouvelle ! Une équipe de scientifiques américains qui a réalisé une étude ultra-poussée vient de publier ses résultats : après avoir transformé bon nombre de bibliothèques en parcs d’attractions, il semblerait que les gens demandent finalement à... pouvoir y emprunter des livres.

en version pdf, à diffuser largement dans tout types de lieux :


envoyé le 30 mai 2017 Alerter le collectif de modération à propos de la publication de cet article. Imprimer l'article
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Compléments
  • 3 juin 2017 09:54, par Cédric

    Hello,

    est ce que vous pourriez donner les références de l’étude que vous citez à la fin. J’ai eu beau chercher je n’ai pas trouvé.

    Cordialement.

  • 4 juin 2017 21:05, par l’auteur du texte

    Bonjour Cédric.
    Désolé, cette étude n’existe pas. C’était une façon pour moi de terminer le texte en rigolant du fait qu’on ressent trop souvent le besoin d’une « étude » ou d’une quelconque source « scientifique » pour légitimer un argumentaire politique...

  • 7 juin 2017 12:53, par ecompiegne

    Prenez le temps de visiter des lieux et revenez nous faire un point un peu plus argumenté, s’il vous plaît.
    Il suffit de cinq minutes pour trouver un exemple de bibliothèque troisième lieu passionnant sur le net.
    Pour exemple je citerai la médiathèque de Vitrolles, que j’ai visitée récemment, et qui a trouvé immédiatement son public.
    Autre exemple : pas très loin de chez vous, dans les Hautes-Alpes, à Montmorin, une bibliothèque multiservices a vu le jour là où quelques années plus tôt on n’aurait pas trouvé plus qu’un bureau de poste.
    Quant aux références non traduites, la littérature sur le sujet est abondante en France ou au Québec et des sociologues comme Claude Poissenot peuvent témoigner des réussites et des difficultés de ce type de projet. Je suppose que le mot projet est également pour vous une arnaque marketing, alors je n’en dirai pas plus.

  • 7 juin 2017 13:24, par Un·e lecteur·ice gapençais·e

    Cher monsieur Éric Compiègne, sous-chef de la bibliothèque de Gap (lieu que vous qualifiez de « trou en montagne ») et probablement moins touché que d’autres par les réductions de personnel, on peut se demander à quel point votre réflexion est innocente quand vous mélangez ainsi torchons et serviettes : d’un côté des fermetures de bibliothèques à Grenoble (une mégalopole) avec des élus-vendus qui cherchent à ne pas trop écorner leur image fun et bigarrée auprès des ingénieurs et cadres sup’ qui votent pour eux, et de l’autre côté la création et le regroupement de plusieurs activités en un lieu polyvalent dans un village.

  • Cher Anonyme, auteur de ce billet,
    attribuant votre méconnaissance du concept de bibliothèque troisième lieu à votre manque d’information, l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) serait heureuse de vous offir un exemplaire de la version 2017, revue et augmentée, de son ouvrage Bibliothèques troisième lieu.
    Nous vous invitons à venir le retirer au stand de l’ABF lors de son congrès qui se tiendra à Paris du 15 au 17 juin 2017. Si vous n’aviez pas la possibilité de vous y rendre vous-même, vous pouvez tout à fait mandater l’un de vos collègues pour récupérer l’ouvrage à votre place.
    Bien cordialement,
    pour l’ABF,
    Amandine Jacquet

  • 9 juin 2017 17:49, par Claude M

    J’ai récemment lu ce livre qui va dans le sens de l’article et auquel j’adhère :
    Crépuscule des bibliothèques de Virgile Stark (les Belles lettres, 2015) et j’encourage à sa lecture.

  • 10 juin 2017 19:03, par Tess

    Je comprends, et même soutiens quelques idées dans votre article. Cependant, il me semble totalement extrême d’affirmer que la « bibliothèque troisième lieu rend les usagers cons » et que c’est une arnaque marketting. Pour moi, ce concept (qui est à la mode oui, et qui a ses limites oui) traduit l’évolution du métier de bibliothèque face à la transition numérique, la nécessité de recréer du lien social en ces temps d’extrémismes et de rupture sociale, mais absolument pas une destruction du métier et de la lecture publique ! Pour ce qui concerne le marketting, vous vous trompez : ce type de présentation qui arrive en bibliothèque (tête de gondoles, tables, etc) s’inspire du « Book Store Model ». Ce nouveau modèle ressemble à du marketting, en effet, puisqu’il consiste à donner envie aux gens d’emprunter et de lire (et je ne vois pas le mal puisque la bibliothèque reste tout de même un service publique) en les présentant comme en librairie (table de nouveautés, livres en facing, coup de cœur, etc). Ainsi, la bibliothèque « tiers-lieu » n’a rien à voir avec cela. Pour terminer, je voudrais comprendre pourquoi vous avez tant de réticences envers le numérique et internet ? La bibliothèque doit prendre ce virage du numérique, tout en conservant et proposant des livres papiers et doit aider les individus à lutter contre la fracture numérique (initiation à l’informatique, formations) et non s’ancrer dans le conservatisme !

  • 23 juin 2017 19:25, par Eric

    La bibliothèque ne doit pas « se demander » si elle est physique, numérique, troisième ou dixième lieu, elle est bibliothèque.

    « Il n’est pas de meilleure métaphore que la bibliothèque pour humer l’or et l’airain du temps, pour en humer les créolisations possibles. La bibliothèque de mon enfance, celle du βιβλίον (biblion, le livre) et du θήκη (théke, le coffre), est emblématique de communautés, de sociétés fondées sur l’imprimé, cet or du savoir qu’elle a pour mission de stocker et de préserver. La bibliothèque numérique est la signature de communautés, de sociétés qui ouvrent le coffre, et en dispersent le contenu numérisé aux quatre vents. Coffre fermé, coffre ouvert ? Surtout ne pas en rester là ! Je suis intimement convaincu que le rituel bibliothécaire saura se jouer de ce fallacieux antagonisme du coffre ouvert et du coffre fermé. Je ne peux que m’en réjouir tout en tentant quotidiennement de participer à la créolisation des bibliothèques, à la délicate alchimie entre l’or des livres et l’airain1 de leurs binômes numériques, à « ce soutien supplémentaire de la vie » auquel Lewis Mumford nous exhortait. »

    Extrait de :

    https://www.lesbelleslettres.com/li...


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