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Demain, j’ai rendez-vous avec d’autres contradictions. Mais nous sommes une continuité.
envoyé le 10/04/18 Mots-clés  Mouvements lycéens / Etudiants 

Journée de repos. Moral dans les chaussettes. Rangement, déchetterie… et puis pourquoi pas acheter des outils pour bricoler du bois pendant les vacances avec les mômes ? Direction Casto, une scie à chantourner, des gants (la sécurité !), un panneau pas trop épais. En repartant je vois la direction « Domaine universitaire ». J’ai du temps devant moi, un peu d’énergie sociale : allons saluer les mobilisé-e-s !

Le campus a changé. La mobilisation est plus facile à suivre sur facebook que parmi cet enchevêtrement de bâtiments neufs. Presque 10 ans maintenant. Heureusement il subsiste un monolithe de béton repérable de loin : la BU, et son symétrique ébouriffé, les Jardins d’Utopie. Je retrouve mes repères. Je tourne autour de Stendhal ; on l’occupait en 2007, la LRU. Depuis, je m’étais promis de ne jamais remettre les pieds sur le campus. Mouvement taclé de tous les côtés, on était dans nos retranchements. Et ce n’était pas drôle. Petite pensée pour mon premier fils, directement issu de ces barricades éphémères. De la lutte surgit toujours la vie.

Je trouve une barricade devant Stendhal. Méfiance de rigueur des étudiants bloqueurs, mais je sais annoncer mes intentions. On m’indique un comité de mobilisation et un rassemblement devant des bâtiments que je ne connais pas. En fait si. Les noms seulement ont changé.

J’y vais. Mais demain, j’ai rendez-vous avec d’autres contradictions.

« Hé ! Tu vas bien ? ». Un camarade du CPE, de la LRU… en fait un camarade depuis mon arrivé à Grenoble lorsqu’il m’a présenté le projet « Antigone » qui n’était qu’un projet. Je suis surpris, je le pensais plus âgé que moi. En fait il a repris les études. Il me présente à l’entourage, fait référence à un journal franco-canadien du campus auquel je participais. On évoque les souvenirs : Mouvement contre les frais pédagogiques en 2005, CPE en 2006, LRU en 2007, les suites en 2008 et l’occupation du CROUS comme apothéose. On parle du DVD sur le CPE et de la commission Mémoire des Luttes. Putain ! YouTube et Facebook n’existaient presque pas !

Je lui explique mon taf actuel. « J’ai choisis de mettre les mains dans le complexe ». Je ne m’étends pas. Mais demain, j’ai rendez-vous avec d’autres contradictions.

Je me disais bien que sa tête me disait quelque chose sur le blocage tout à l’heure. La mémoire revient : un prof avec lequel on avait créé le RUSF. On échange. Il me fait le récit des dernières années : l’obtention du guichet préfecture sur le campus, les partenariats avec l’université qui sont plus faciles, les réunions avec 250 personnes… Ça fait plaisir. Il ne me cache pas les galères qui continuent et le double discours des dirigeants universitaires, prêts à s’engager sur la voie humanitaire mais propre à envoyer les flics taper les étudiants mobilisés.

Je lui explique mon taf actuel, comment on arrive à contourner certaines règles pour loger les sans-papiers. Je ne m’étends pas. Demain, j’ai rendez-vous avec d’autres contradictions.

Un salut à un camarade palestinien, un coup d’œil à une vieille militante immuable, un coucou à un employé de la fac avec qui on a lutté ensemble dans son quartier, un voisin de la Villeneuve autant étonné de me voir là que moi de le voir lui (et en fait non) …

A force d’être rattrapé par le passé, on en oublie de dire et de voir ce qui nous entoure : une foule d’étudiants et de personnels de l’université, joyeuse, combattante, avec de l’envie. Pour quoi ? Comment ? Je ne sais pas, je n’ai pas voulu savoir. (Bon les ami-e-s, il faut aussi monter une commission communication pour pouvoir faire des tracts, et des journaux de la grève, et tout, et tout… !)
Mais quand ça appelle à occuper, quand l’interrogation de la venue de la Police parcours l’assemblée…. Un frisson me raidit l’échine : « C’est parti les ami-e-s ! Je suis avec vous ! », que je me dis. Ce serait trop facile. Connaitre la joie d’être sur la barricade sans l’avoir construite, c’est un rêve petit bourgeois, et je me contenterai pour aujourd’hui de l’avoir frôlé.

Je repense à mon travail et à quelle barricade on essaye de construire là-bas. Mais demain, j’ai rendez-vous avec d’autres contradictions.

Soudain, un appel au micro : depuis le temps ils ont inventé les sonos portatives, fini le mégaphone pourri, ou la sono empruntée-réquisitionnée à EVE… « On vous invite à débattre de l’université telle qu’on pourrait l’imaginer ! ». Je n’y suis pas allé. La fatigue. Mes enjeux de demain et d’après-demain. J’aurai pu. Et j’aurai pu contribuer à un débat similaire il y a quelques années. Toute ces conneries sur les générations, toutes ces conneries sur les « c’était mieux avant ! ». Fini le découragement façon « j’ai raté ma chance ! » : Je me voyais, avant et maintenant dans les gens autour de moi. Des gens normaux. Plus ou moins jeunes. Plus ou moins victimes du monde ou de la mode. Une diversité unie dans l’envie de vivre. Une continuité.

Demain, j’ai rendez-vous avec d’autres contradictions. Mais nous sommes une continuité.


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